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Conflit culturel et rapport au savoir chez les étudiants chinois en Chine contemporaine,

Soutenance de thèse par Yuzhi OUYANG

mardi 27 mai 2008, par René Barbier

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Une soutenance intéressante pour tous ceux qui s’intéressent à la transformation culturelle de la Chine actuelle. Melle OUYANG Yuzhi nous expose, dans sa recherche, un point essentiel du changement en éducation chez les étudiants chinois d’aujourd’hui. (RB)

Résumé de thèse de doctorat en Sciences de l’éducation

Université Paris VIII –Vincennes - Saint-Denis

Sciences de l’éducation

- sous la direction du Professeur René Barbier -

soutenue le 27 mai 2008 à 14 heures, salle des thèses de l’université, Bâtiment D, salle 010

Jury

M. René BARBIER (Professeur émérite, Université Paris 8, directeur)

Mme Catherine DESPEUX (Professeur à l’INALCO)

Mme Martine LANI-BAYLE (Professeur à l’Université de Nantes rapporteur)

Mme Frédérique LERBET-SERENI (Professeur à l’Université de Pau)

M. Jean-Louis LE GRAND (Professeur à l’Université Parsis 8), Président

Mme Liane MOZERE (Professeur à l’Université de Metz, rapporteur)

À l’issue des délibérations, le jury a décidé de juger Melle OUYANG Yuzhi digne du grade de docteur en Sciences de l’éducation de l’Université Paris 8, avec la mention "très honorable".

Avant propos

Au milieu du XIXe siècle, les canons anglais ont non seulement ouvert la porte de la Chine, fermée depuis quelques milliers d’années, mais aussi meurtri très fortement l’orgueil des Chinois qui avaient considéré leur pays comme le « milieu du monde », le reste du monde n’étant peuplé que de « barbares ». Face à une telle puissance occidentale, à la modernité, les Chinois ont depuis vécu, et vivent encore, dans un monde de chaos, d’errance et de souffrance. Depuis la fin des années 1970, la Chine est à nouveau ouverte sur l’extérieur, et sa société reçoit une multitude d’influences, principalement de l’Occident (en particulier, bien sûr, celle des États-Unis). La Chine d’aujourd’hui, comme toute autre société traditionnelle du globe, vit une période de mutation née de la rencontre de la tradition et de la modernité, de l’Orient et de l’Occident. Cette rencontre évoque inéluctablement le conflit, tant au niveau de chaque individu qu’à celui de la société dans son ensemble. A l’échelle individuelle, les Chinois en viennent à perdre de plus en plus leur équilibre psychologique, le sens de la vie et la confiance en eux. Ils se trouvent également emportés par ce qui ressemble à un vrai chaos moral et ressentent un manque croissant de sécurité. A l’échelle sociale, des tendances fortes orientées vers la recherche d’une réussite rapide et un désir omniprésent d’enrichissement, vus comme une échappatoire à ces tiraillements existentiels, se matérialisent.

Le rapport des individus à l’éducation, aux connaissances ou, plus généralement, au savoir est un rapport social, selon Bernard Charlot. Le conflit culturel dans la société chinoise induit par la modernisation a donc inéluctablement un impact dans le rapport au savoir chez les étudiants chinois. Une des hypothèses de ma thèse est qu’étudier ce rapport au savoir offre un moyen particulièrement riche d’aborder ce conflit culturel, d’en étudier les divers aspects et d’en entrevoir les évolutions futures, et ce pour la génération montante de ce pays gigantesque ; mon travail est à la fois académique, par son approche historique et socioculturelle, et fondé sur la réalité du terrain, utilisant les résultats d’entretiens et de questionnaires.

La question est abordée, dans une première partie théorique, sur les plans historique et socioculturel, où j’étudie l’influence prépondérante du confucianisme, dans lequel « l’homme de bien » est considéré comme modèle d’excellence et objectif de tout processus éducatif. Puis, afin de donner à voir la manière dont cette vie conflictuelle provoquée par la rencontre entre deux cultures si différentes l’une de l’autre se manifeste dans la jeunesse étudiante chinoise d’aujourd’hui, le travail aborde, dans une seconde partie, le terrain, à travers deux séries d’enquêtes réalisées entre 2003 et 2006 dans diverses villes chinoises, sous forme de questionnaires à spectre large et d’entretiens conduits en profondeur dans la province de Guangdong. A travers les analyses de ces données par mes soins et en mobilisant les connaissances historiques de la première partie, il est montré que le rapport au savoir chez les étudiants chinois contemporains se manifeste à la fois par un éloignement et un détournement de la culture traditionnelle chinoise.
Plus précisément, d’une part, en se caractérisant par une forte tendance au matérialisme, le rapport au savoir chez les étudiants chinois d’aujourd’hui est bien différent de celui de leurs ancêtres et éloigné, en particulier, du credo confucianiste ; d’autre part, ce rapport au savoir reste néanmoins manifestement marqué par certaines caractéristiques de la culture traditionnelle chinoise, comme le pragmatisme, l’accent mis sur l’importance de l’éducation et de la relation interpersonnelle, le mépris du travail manuel, etc. Le matérialisme combiné au pragmatisme chinois dans le rapport au savoir chez les étudiants chinois à l’heure actuelle en Chine fait preuve, plus ou moins, d’un mépris du développement cognitif et spirituel dans l’apprentissage.

Apprendre à l’université, pour la majorité des étudiants chinois d’aujourd’hui, c’est d’abord et avant tout un point de passage obligé pour préparer un bon avenir : trouver un bon métier devient un objectif majeur. Néanmoins, il ne faut pas trop reprocher aux étudiants chinois une vision si pragmatique du processus d’acquisition des connaissances ; la société, à laquelle appartiennent les étudiants, et l’université ne peuvent nier leurs responsabilités dans la constitution de ce rapport au savoir chez les étudiants chinois de nos jours.

La mondialisation actuelle, autrement dit cette globalisation qui semble emporter le monde sur son passage, a apporté un changement considérable à la vision même de ce que peut ou doit devenir ce monde qu’est le nôtre : le problème culturel, de par sa nature structurante des sociétés, en est ainsi devenu une question centrale. La globalisation de l’économie, des techniques, du commerce et des télécommunications ne rencontre pas de difficultés majeures, mais celle de la culture reste un problème ultime : ne la voir que sous l’aspect d’un conflit culturel, ce que je propose dans cette thèse, est une vision pragmatique et certainement utile à court terme, mais qui semble dépourvue de sens à long terme et de projection imaginative dans l’avenir. Dans cette perspective, les questions que soulève mon travail sont nombreuses. Comment enseignons-nous ? Que devons-nous apprendre à nos étudiants ? A travers l’exemple de mon pays, que je m’efforce d’étudier dans ma thèse, je voudrais offrir, plus fondamentalement, des pistes susceptibles de provoquer réflexions et prises de conscience sur ce que peut ou doit être le rapport social au savoir à l’ère de la modernité et de la globalisation mondiale. (Ouyang Yuzhi)

À propos de ce travail de recherche

Je commencerai par dire que je vais maintenir la tradition chinoise de la nomination qui veut que le prénom suive le nom patronymique et non l’inverse comme chez nous, même si mon étudiante s’est pliée à la règle du jeu française dans la page de couverture de sa thèse. Mademoiselle OUYANG Yuzhi, donc, nous livre aujourd’hui un mémoire de doctorat de 391 pages, dont 48 pages d’annexes, comprenant une bibliographie en français et en chinois, une chronologie des dynasties chinoises, Le modèle de questionnaire distribué, deux entretiens entièrement retranscrits, ainsi qu’un CD-rom regroupant l’ensemble des annexes et des entretiens.

Je ne cacherai pas ma joie de voir la thèse de Melle OUYANG Yuzhi arrivée devant vous, sur cette table, pour la soutenance. Elle le mérite assurément.

J’avoue avoir été un peu inquiet lorsque, il y a plus de six ans, j’ai rencontré Melle OUYANG Yuzhi dans mon bureau à l’université. Elle venait faire un DEA, avec l’intention de l’ouvrir sur une thèse. J’ai tout de suite reconnu sa volonté farouche de réussir, son intelligence évidente, sa grande expérience, déjà, dans le domaine de l’enseignement supérieur en tant qu’enseignante dans un Institut académique en Chine. Mais, en même temps, j’ai été surpris par sa difficulté dans la langue française, d’autant qu’elle m’a appris qu’elle n’avait que six mois de pratique du français en Chine. Comment pouvait-elle réussir à produire un DEA et, a fortiori, un doctorat avec si peu de connaissance de notre langue ?

Mais j’ai l’habitude de faire confiance à mes étudiants, surtout lorsque je les sens très motivés. J’ai ouvert les portes de mes groupes de recherche à Melle OUYANG Yuzhi. Elle les a suivis très assidûment, ainsi que tous les enseignements de mes collègues pendant des années. Peu à peu elle a gagné en connaissance de la langue française et en assurance sur le plan du discernement à l’égard du champ théorique complexe en Sciences de l’éducation.

Aujourd’hui, elle présente un document bien rédigé, bien construit et proposant une authentique réflexion sur le métissage des valeurs qui est en train de s’opérer chez les jeunes étudiants dans la Chine qui, depuis 1978, s’est ouverte à la mondialisation libérale.

Melle OUYANG Yuzhi est une étudiante chinoise, du plus bel exemple, c’est-à-dire très respectueuse de son professeur et de ses recherches. Elle a lu tout ce que je lui ai proposé de lire, elle a été écouter les collègues ici et ailleurs, Elle a participé à toutes les rencontres académiques que j’ai pu organiser. Elle a passé beaucoup de temps à écouter avec attention, également, les différentes thèses qui ont été soutenues en Sciences de l’éducation. Bref, elle s’est peu à peu véritablement imprégnée de la culture universitaire française.

Je pense que sa thèse s’en ressent aujourd’hui. Son écrit apparaît comme un écrit métis entre une approche française, logiquement développée, rationnelle à souhait, et une approche plus asiatique, plus analogique par certains côtés et par certaines formules où le sens de l’éthique demeure secrètement caché mais affleure dans l’ondulation de sa pensée.

Melle OUYANG Yuzhi est en effet troublée, comme moi, par la dérive actuelle de la culture chinoise lettrée loin de la tradition. Elle-même en a connu le prix. Elle fait partie de cette génération de la Chine du dernier quart du XXe siècle qui a subi les contrecoups de la Révolution culturelle maoïste, sans en avoir été complètement affligée comme ses aînés.

Il me souvient de l’étonnement de mes étudiants chinois (une demi-douzaine) il y a une demi-douzaine d’années, lorsque je leur parlais de la sagesse chinoise ancestrale : de Lao tseu, de Zhuangzi, de Confucius, de Mencius, du néo-confucianisme dont le début remonte à la fin de la période Tang (IXe siècle) et demeure vivant, avec ses retombées philosophiques très modernes, dans les années 2000. Je leur ai fait découvrir la sinologie et la philosophie concernée par la Chine en France : Henri Maspero, Etienne Balazs, Marcel Granet, Robert Van Gulik, Jacques Gernet, Joseph Needham, Anne Cheng, Ivan P. Kaménarovitch, Joël Thoraval, Catherine Despeux, Simon Leys, Léon Vandermeersch, Isabelle Robinet, Kristopher Schipper, Jean-François Billeter, André Lévy ou Jean Lévi, Jean-Luc Domenach, François Julien, Nicolas Zufferey, François Cheng et bien d’autres.

Melle OUYANG Yuzhi vient d’un milieu paysan qui, sans être riche, a su, peu à peu, se sortir d’une grande pauvreté qui frappe encore beaucoup de Chinois des campagnes. Or, cette population représente les trois quarts de la population de l’Empire du Milieu (un milliard trois cents millions d’habitants). Les enfants de cette population rurale savent que l’étude est un moyen essentiel d’ascension sociale. Ils sont volontaires, assidus, tenaces. Certes, un certain nombre s’aperçoivent que d’autres voies de réussite sont de plus en plus offertes, en miroir, parfois aux alouettes, à leur désir de promotion : ainsi du commerce, des affaires où l’on réussirait rapidement. Malgré tout, ils demeurent encore relativement imprégnés de cette culture traditionnelle filigranée, comme je la nomme, respectueuse de l’harmonie, de la hiérarchie, du culte des Ancêtres, de la piété filiale, des trois courants spirituels (Taoïsme, Confucianisme et Bouddhisme), du respect des rites, d’un sens de l’équité et de la reliance avec la nature,

Dans sa thèse, Melle OUYANG Yuzhi part à la recherche de ce qui demeure, de ce qui disparaît et de ce qui se transforme dans la Chine contemporaine dès lors qu’on aborde cette réflexion dans la focale du « rapport au savoir ». Ce concept, inconnu en Chine, elle l’explore dans la littérature scientifique en Sciences de l’éducation française, notamment à partir de ses deux principales écoles de l’université de Nanterre et de l’université Paris 8. C’est l’école de Paris 8, autour de Bernard Charlot, qu’elle privilégie quant à sa conception du rapport au savoir. Pour cette dernière le rapport au savoir est toujours un rapport social au savoir. Sans doute, par ses origines, Melle OUYANG Yuzhi a bien compris le sens de cette acception du concept. Il est intéressant de noter que l’équipe qui développe ce concept n’est pas notre équipe de recherche EXPERICE, dans laquelle je me situe, mais, en quelque sorte, l’équipe concurrente ESSI et surtout ESCOL. Preuve s’il en est, que nous ne sommes pas chauvins dans notre entendement des Sciences de l’éducation.

Évidemment, Melle OUYANG Yuzhi tient compte de la compréhension, plus expérientielle dans notre équipe de recherche, et chez moi plus à l’écoute de l’imaginaire interculturel Occident-Orient, du sens de l’éducation. Elle métisse sa théorisation dans ce jeu des interférences théoriques.

Sa pensée se déroule suivant une ligne bien définie et rationnelle. Dans une première partie, liée à la modernité, Melle OUYANG Yuzhi contextualise sa recherche dans la Chine ancienne et moderne. Comme le remarque ma collègue Martine Lani-Bayle dans son pré-rapport, « le premier chapitre rappelle les aspects traditionnels de ce pays, d’abord au regard de l’acception qu’y revêt le terme de « culture ». Le deuxième en présente les principales caractéristiques : anthropomorphisme, mépris du matériel, harmonie et « juste milieu », respect de l’ancien, de l’imagination contre la logique, pragmatisme. Le troisième commence à aborder l’évolution, repérée à partir de la fin du XIXe siècle, et induite par un choc face à un Occident si différent. Le chapitre suivant étudie la notion de modernité née de cette confrontation contaminante, et le cinquième aborde la Chine contemporaine avec les notions de crise et de conflit, de perte, d’embarras et de manque ».

La seconde partie aborde en profondeur la notion de rapport social au savoir dont Melle OUYANG Yuzhi s’attache à proposer les références, à choisir et à définir l’approche. Le « rapport à l’apprendre » dans la Chine traditionnelle, notamment dans le cadre confucéen et taoïste y est circonscrit. Puis Melle OUYANG Yuzhi développe la méthodologie de l’enquête de terrain, avec ses spécificités et ses limites. Les résultats de la recherche sont présentés judicieusement et discutés avec intelligence, en fonction de toute une série de thématiques importantes liées au cursus universitaire des étudiants (« valeur d’aller à l’université », choix de la spécialité et des cours, de la vie estudiantine et de l’imaginaire sur l’avenir, des représentations et savoirs sur la culture traditionnelle, sur ceux concernant l’Occident). Un chapitre synthétique nous permet de retrouver les hypothèses de départ concernant le rapport social au savoir et de les comparer aux résultats de l’enquête de terrain.

Mon rôle, dans cette présentation de mon étudiante, n’est pas d’aborder les éléments critiques de sa recherche. Mes collègues ne manqueront pas de le faire avec pertinence. Mais, sans doute, suis-je trop impliqué dans le travail de Melle OUYANG Yuzhi que j’aurais, probablement, aimé étudier moi-même, si j’en avais eu le temps, pour ne pas manquer d’entrer, un peu, dans la discussion de fond.

Je m’en tiendrai qu’à un seul axe : le constat que fait Melle OUYANG Yuzhi du renouveau de la culture ancienne proposée dans le cursus scolaire des jeunes Chinois depuis la fin du XXe siècle, surtout depuis les années 90.

On assiste, effectivement, à un retour d’un « socle de savoir » nécessaire, comme nous dirions chez nous, dans la scolarité pré-universitaire. Les autorités se sont rendu compte de l’état d’ignorance des jeunes Chinois de la fin du siècle dernier, à l’égard de la culture ancestrale, de « la pensée chinoise » dont parle Anne Cheng. Elles ont donc imposé des éléments de savoir en liaison avec cette lacune à combler au risque de perdre quelque chose d’essentiel de la nation chinoise. Melle OUYANG Yuzhi nous montre que ce type de savoir ne passe pas très facilement chez les jeunes car il leur paraît sans utilité dans notre monde mercantile dont la croissance, en Chine, permet toutes les utopies, parfois sans guère d’esprit critique, comme ce que reflète le récent livre de Pierre Picquart, intitulé "La forme olympique de la Chine" [1]. En cela, ils ne sont pas très éloignés de nos jeunes lycéens qui se demandent pourquoi étudier le latin, les auteurs littéraires, les musiciens ou les peintres d’un autre siècle, malgré les cris de désespoir des républicains du savoir. En Chine, on ne peut comprendre ce renouveau, sans le référer à l’histoire conflictuelle des courants de la pensée chinoise depuis longtemps, depuis, sans doute les premiers moments de l’émergence du néoconfucianisme. Sociologiquement, cette lutte intestine apparaît comme celle d’un positionnement dominant dans le champ symbolique des biens de salut. Ce courant néoconfucéen, qui a voulu prendre des distances avec l’influence du bouddhisme et du taoïsme depuis leur épanouissement sous la dynastie des TANG (VIe-IXe siècle) a trouvé ses intellectuels dès le IXe-XIIe siècle, depuis les SONG, non sans difficulté car l’empreinte du bouddhisme restait forte, notamment avec l’école dite de xinxue (étude du coeur comme siège de la pensée), à côté de celle de lixue (étude du principe ou philosophie de la raison), Puis notamment sous la dynastie des MING, au XIVe-XVIIe siècle, avec le grand penseur Wang Fuzhi, si bien étudié par Jacques Gernet au Collège de France et repris par François Jullien par la suite. Enfin au début du XXe siècle, vers les années vingt, lorsque des penseurs chinois comme Feng Youlan, sont allés étudier en Europe et aux États-Unis et que le pragmatisme d’Outre-atlantique s’est infiltré en Chine par la venue de philosophes comme John Dewey.

Dernière en date des péripéties de cette polémique, dès les années cinquante à Hong Kong et surtout quatre-vingt-dix, un courant dit du « nouveau confucianisme » a repris le flambeau avec des jeunes philosophes chinois profondément influencés par la philosophie occidentale, notamment par Kant, en particulier chez Mou Zongsan. Il faudrait dire aussi combien ce retour aux sources est dépendant de la remontée en estime de l’image de la Chine et des Chinois depuis les années quatre-vingt, en Occident, avec son ouverture au « Divin Marché », si bien nommé par mon collègue Dany-Robert Dufour. En 1999, lors d’un congrès de l’Association des Enseignants et des Chercheurs en sciences de l’éducation à Bordeaux, j’avais communiqué sur cette évolution de l’image de la Chine et des Chinois dans la mentalité des occidentaux, en fonction de la montée en puissance économique et militaire de l’Empire du Milieu. J’analysais cette transformation des images par le croisement des théories de Gilbert Durand et celle de Cornelius Castoriadis, en montrant son caractère à la fois de schèmes héroïque, mystique et synthétique et le jeu de l’imaginaire social.

Aujourd’hui, le renouveau nationaliste de la Chine, malgré les coups de butoir des ethnies minoritaires, et notamment de la question du Tibet, sert de soubassement à ce renouveau du confucianisme philosophique actualisé en Chine, mais souvent par des penseurs chinois vivant ou ayant vécu à l’extérieur du territoire.

Ce nouveau confucianisme n’est pas sans référence avec ce retour au nationalisme en Chine qui s’est rappelé à notre attention lors des dithyrambes sur les « valeurs asiatiques », soi-disant extraites de la tradition philosophique, mais peut-être beaucoup plus de l’influence du discours d’accompagnement nécessaire à un libéralisme économique proprement chinois et asiatique dans la concurrence acharnée que se livrent les pays dans ce type de rapports de production au sein de la modernité globalisée.

Ainsi le changement relatif de cursus scolaire en faveur de cette tradition n’est-il pas un effet de ce combat idéologique sur un mode plus global ?

N’assiste-t-on pas alors à une sorte de contradiction interne, dans la politique de l’éducation en Chine, entre ce renouveau de la tradition, de l’étude nationale et le maintien des discours et des types d’enseignement plus marqués par le marxisme maoïste des autorités encore au pouvoir ?

Je me demande si les étudiants chinois ne perçoivent pas cette contradiction dans leur réticence à entrer dans l’un et dans l’autre discours, celui de la tradition et celui du marxisme institué ?

Plus encore, ne cherchent-ils pas, dans leur pragmatisme accentué par un sens aigu de l’utilitarisme, à échapper à ce dilemme et ne tentent-ils pas, par là, de trouver une autre voie, plus réelle, à la fois moderne et différente, en tout cas surprenante, qui désarçonne et les tenants de la tradition lettrée et les tenants du la langue de bois révolutionnaire ?

Personnellement j’y vois un effet du « métissage axiologique » problématique entre Orient et Occident que deux de mes étudiantes asiatiques, coréennes, Madame Yun Chung et Madame Sunmi Kim, ont déjà travaillé sous ma direction à la fin des années quatre-vingt dix [2].

Quoi qu’il en soit, la polémique actuelle sur le sens pertinent ou non d’une véritable « philosophie chinoise » nous conduit à nous interroger sur le sens d’une civilisation mondialisée dans une seule direction : celle de l’Occident.

Comme l’a fait remarquer le sinologue suisse Nicolas Zufferey récemment, dans un ouvrage remarquablement pédagogique, [3] , les discussions à ce sujet nous questionnent sur plusieurs points.
-  une vision du monde dont tous les éléments culturels, économiques, éthiques, etc., sont en interaction et interdépendants, en particulier au moment où la crise écologique se pose d’une façon dramatique.

-  l’idée chinoise selon laquelle être homme ou femme dépend de la culture plus que de la nature et qui rejoint le nouveau type de disciplines, notamment dans le monde anglo-saxon, a utour des Gender Studies, des études portant sur le « genre », le sexe social.

-  la volonté de ne pas dissocier la théorie de la pratique si puissante dans la tradition chinoise.

-  et, l’importance à accorder à la morale et au vivre-ensemble, si évidente dans les civilisations confucéennes dont je dirai que nous en mesurons l’influence positive et aidante, aujourd’hui, dans la tragédie humaine de plusieurs dizaines de milliers de morts, liée au séisme naturel de mai 2008.

-  Ce dernier point rejoint le point de vue du philosophe français André Comte-Sponville dans son ouvrage sur « Le capitalisme est-il moral ? » [4].
Ne dit-il pas que parmi les quatre ordres régissant les sociétés humaines, depuis l’ordre économico-techno-scientifique et l’ordre juridico-politique, le troisième – l’ordre de la morale – et le quatrième - l’ordre de l’éthique - émergent de plus en plus en ces temps d’incertitude ?

Dans son ouvrage célèbre sur la philosophie chinoise, publiée dans les années 20 de l’autre siècle, le philosophe Liang Shuming nous proposait une vision de l’avenir où la pensée occidentale ne trouverait plus sa pertinence car trop matérialiste et celle de l’indo-bouddhisme non plus, car trop prématurée et pas assez réaliste. Il pensait que la vision du monde traditionnelle des Chinois allait être la pensée de notre époque pour quelques siècles. Nous pouvons nous demander s’il n’y avait pas une perspective quelque peu prophétique dans son espérance de letrré déjà métissé [5] ?


[1Pierrre Picquart, La forme olympique de la Chine, Paris, Favre, 2008, 319 pages

[2Sunmi Kim, Jeunes femmes asiatiques en France. Conflit de valeurs ou métissage culturel, Paris, L’Harmattan, coll. Logiques sociales, préface de Jacques Ardoino, juin 2008, 222 p.

[3Nicolas Zufferey, Introduction à la pensée chinoise, Paris, Marabout, 2008

[4André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ?, Paris, Albin Michel, 2004, 240 p.écouter sa conférence à l’École normale supérieure, André Comte-Sponville (univ. Paris I)

[5Liang Shouming, Les cultures d’Orient et d’Occident et leurs philosophies, PUF, coll. de l’Institut Marcel Granet, 2000

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