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Vers une philosophie clinique et poétique en éducation

mardi 6 octobre 2015, par René Barbier

Une philosophie clinique, dans sa dimension pédagogique, s’intéresse, avant tout, à la relation vécue des sujets apprenants et aux processus complexes qui s’y déroulent, en fonction de l’implication inéluctable de l’éducateur et de la finalité exprimée de l’éducation. Sous cet angle, la pédagogie clinique fait bien partie de la « pédagogie transversale » et d’une ["éducation transversale,] qui s’oppose à la fois à l’exclusivisme [d’une « pédagogie d’enracinement » et à celui d’une « pédagogie du surgissement » (René Barbier)]

Peut-on imaginer d’ouvrir l’enseignement supérieur à l’improvisation mythopoétique et pour quelles raisons ? [1], le mot d’improvisation n’est apparu qu’en 1807 sous la plume de Madame de Staël mais pendant toute la période qui va du moyen âge à notre XXe siècle, I’improvisation est réduite à la portion congrue et confinée aux sphères de l’enfance, des activités gratuites et des jeux insignifiants.

Les philosophes, les penseurs n’en parlent guère. A l’encontre de ce point de vue, il faut reconnaître que Hegel n’était pas aussi sourd à la spontanéité poétique qu’il oppose à la conscience prosaïque. Pour lui l’oeuvre poétique repose sur la liberté : elle est un organisme vivant qui n’obéit qu’à sa propre loi dans sa participation à la vie universelle et à son absence de subordination à la circonstance. Dans son essai, J.F. de Raymond trouve l’essor de l’improvisation au vingtième siècle dans l’art contemporain.

Au théâtre d’abord avec Stanislavski et Jacques Copeau suivi de Grotowski, de l’Actor’s studio ou du Living Théâtre. Dans le domaine musical ensuite grâce au jazz et aux compositeurs modernes comme Boulez, Stockhausen, John Cage ou aux techniciens de la musique électroacoustique. Dans le domaine pictural enfin, avec l’Action-painting de Jackson-Pollock et l’expressionnisme abstrait. De l’individuel au collectif (I’effervescence populaire) I’improvisation se trouve en creux, au sein de toute pratique sociale.

Qu’est-ce qu’improviser ? - se demande J.F. de Raymond - c’est commencer, et commencer c’est être libre .

L’improvisateur s’ouvre à l’avenir en épousant le présent sans se laisser détruire par le passé. Il sent qu’apprendre à improviser c’est apprendre à revivre. L’improvisateur entre dans un temps créateur : à chaque fois qu’il improvise, il éprouve le sentiment de fonder le temps dans lequel il est pris, de redevenir le "contemporain des origines". On peut se demander alors si l’improvisation n’est pas une forme nécessaire de l’activité humaine à une époque ou depuis le dix-neuvième siècle règne, selon Foucault, l’épistémè de l’Histoire qui impose ses lois draconiennes à l’analyse de la production, à celle des êtres organisés comme à celle des groupes linguistiques. Soumis à la succession inexorable des événements, mode d’être radical de tous les êtres empiriques et singuliers, n’est-ce pas l’artiste qui le premier s’en inquiétera, se révoltera, opérant la rupture dans un processus d’improvisation débouchant, non sur une répétition fut-elle cosmique, mais sur la création continuée ?

L’improvisation est le trait d’union entre l’imaginaire et le symbolique en création.

L’imaginaire investit toutes les zones du réel, lui donne une signification polysémique. Le réel résiste à cet affrontement et reste ce qu’il est : une grande inconnue dans sa nature ultime. Mais de cette confrontation naît le symbolique comme univers complexe de significations renvoyant à des référentiels multiples, à la fois imaginaires et réels-rationnels. Du fait de la spécificité inépuisable du réel et du désir imaginaire de toute-puissance (tout comprendre, tout avoir, tout faire, etc.), la confrontation imaginaire/réel sera toujours tragique sous l’épreuve du manque, et le Symbolique qui en résulte sera toujours en création, comme autant de couches successives qui s’accumulent pour recouvrir le réel de significations élucidantes (magico-religieuses,, scientifiques, poétiques).

Je me souviens d’une improvisation ludique de ma fille âgée de quatre ans. Son jeu me fascinait. Elle construisait des formes avec des legos - ces petits cubes en plastique emboîtables - puis d’un coup de paume les faisait voler en éclat avec un plaisir non dissimulé pour recommencer aussitôt la création d’une forme aussitôt détruite dès sa finition. Le jeu dura un certain temps. Il me permit de méditer sur le sens de l’homo ludens si finement analysé par Johan Huizinga [2]. L’improvisation créatrice ne va pas sans structuration - déstructuration - restructuration, c’est-à-dire sans une certaine agressivité à l’égard de l’objet matériel ou symbolique. Les poètes parlent de se coltiner avec les mots.

L’improvisation est toujours une révolte contre l’ordre établi : des idées, des structures, des traditions. En science, le premier mouvement suivant G. Bachelard c’est le non. On commence par refuser que les choses soient simplement ce qu’elles sont ; on met en doute leur bien-fondé, leur réalité - suivi bientôt du Pourquoi (comprendre les causes, analyser la genèse des phénomènes) et du Pourquoi pas ( élaboration de nouveaux modèles avec l’envie de les expérimenter) .

Ainsi l’improvisation va de commencement en commencement, selon un processus discontinu, non démuni d’agressivité et de jubilation.

Vers une philosophie clinique

Penser et raisonner.

La pensée englobe le raisonnement, mais non l’inverse. D’emblée insistons pour distinguer la « pensée du fond » (Grund) et la pensée explicative qui cherche "les raisons" de toute chose et souvenons-nous de cette citation d’Angelus Silesius par Martin Heidegger :"La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit,/N’a souci d’elle-même, ne désire être vue." ( Le principe de raison ) [3].

La pensée, au sens où je l’entends ici, n’est pas "le mental" comme disent les orientaux ou le jeu de l’intellect raisonnant. Le raisonnement est bâti sur une série d’éléments ajustés selon des règles préétablies. Le jeu arbitraire fonde ces règles même si une démarche logique trouve sa légitimité dans une certaine pertinence par rapport à la question du réel. Heidegger nous met nettement en garde : " La pensée ne commencera que lorsque nous aurons appris que cette chose tant magnifiée depuis des siècles, la raison, est l’ennemie la plus acharnée de la pensée" [4]. La pensée du fond est, originairement, sans concept ni image. Elle est simplement perception totale de ce qui est. Elle se confond alors avec la lucidité dès qu’elle devient consciente de son processus. Elle est l’expression la plus pertinente de ce que Krishnamurti nomme « l’éveil de l’intelligence » [5].

L’intelligence est la dimension phénoménologique de la pensée du fond quand celle-ci contacte le Monde manifesté. Elle est la pensée-en-acte de l’être vivant le plus évolué dans l’ordre de la complexité croissante de l’univers. Il se peut que cet être soit l’homme ? Mais le dauphin avec son gros cerveau et ses signes évidents de communication, que "pense-t-il " lorsqu’il nage dans les grands fonds bleus ? Pour quelles raisons secrètes une équipe de psychologues l’utilise-t-elle, par exemple à Bruges, en Belgique, pour tenter de socialiser des enfants autistiques par le jeu ?

Jacques Lacarrière, dans "Sourates" [6] , soutient que : "la méditation, la réflexion n’ont besoin que du vide intérieur, de l’ absence, de la nudité des désirs". La pensée est ouverture au jeu de la poéticité du Monde (Kostas Axelos) [7] . Elle ne requiert aucun effort particulier, contrairement au raisonnement. Elle est donnée d’avance au contemplatif qui sourit au soleil levant. La pensée est sans fond, sans fin, soluble dans l’espace et le temps. Elle coule en un seul point et contient l’illimité. Elle est attention absolue et sentiment radical d’être-là. La pensée est la matrice silencieuse de toutes les logiques. Le raisonnement, qui les expérimente, n’est jamais qu’une fonction dérivée de la pensée. Il s’établit au second degré, sur ce fond inconnu que l’imprévisible et insondable réel forme/déforme/reforme à chaque fois. La pensée est ce nuage où le chaos primordial et magmatique du réel explose à chaque instant. La pensée ne saurait être un système, fût-il ouvert. Elle est toujours l’avant-système et, dans le système, elle se nomme bruits, dissidences, refus. L’esprit du rebelle s’affirme dès que l’on approche de la pensée. Il faut y résider pour entrer, comme Soljenitsyne au Goulag, dans ce que Serge Moscovici à nommé "la dissidence d’un seul". Le penseur, selon mon acception, n’est pas celui qui a des activités de pensée selon Krishnamurti, c’est-à-dire un va-et-vient continuel de réflexions, de concepts, d’images mentales, qui se réfère toujours à un passé et qui n’est donc jamais une chose neuve. Pour moi, le penseur s’identifie totalement à la pensée qui est elle-même la compréhension intuitivement vécue de la totalité du Monde. Elle est nuit pour l’éclair et incendie pour toute banquise. Le raisonnement - son rejeton - n’est souvent qu’un avorton, face à sa carrure incommensurable. A côté du penseur, les raisonneurs s’agitent comme des moineaux sur les miettes de pain.

L’homme de la pensée est toujours rassasié, l’homme du raisonnement s’enlise dans une faim de certitudes. La pensée déverrouille ce que le raisonnement, peu à peu, fait rouiller. La pensée porte un manteau de silence. Elle ne provoque aucune agitation, elle anime en permanence tout ce qui vit. La pensée est une énergie sans fin. Plantes, animaux, races humaines sont baignés par ses flots. Mais l’homme raisonne pour détruire la pensée dans les autres espèces, comme chez ses compagnons. Alors il se met à bavarder et on ne peut plus l’arrêter. Le sage ne se laisse pas prendre à ce jeu : " Il y a dix commandements pour le sage. Neuf disent : - ne parle pas. Un seul dit : - parle peu !" (proverbe islamique)

Penser et imaginer.

Imaginer n’est pas raisonner. Imaginer n’est pas penser. La pensée est antérieure à l’imagination mais elle a besoin de celle-ci pour entrer dans le monde des formes. A sa source, l’imaginaire drague le réel et rencontre la pensée. Il y a comme un fil invisible entre pensée et imagination. Aristote en avait eu l’intuition, comme le note C. Castoriadis. Pour imaginer, il faut , au préalable, s’être vidé l’esprit de toute préoccupation paralysante. La première phase de la création imaginaire se fonde sur une blancheur poudreuse de l’esprit où la pensée est partout présente. L’esprit méditatif n’est pas toujours un créateur, mais un véritable créateur est toujours un esprit méditatif. Tout se passe comme si la pensée portait toutes les formes possibles de la création imagée. Les images sont présentes dans la pensée, comme les fleurs dans la graine du tournesol. L’acte créateur est cette intentionnalité qui fait fructifier le terreau de la pensée. C’est pourquoi l’imaginaire s’enracine dans la pensée par une sorte de "trou noir" psychique qu’aucune science ne peut vraiment réussir à cerner. On connaît l’opinion de Freud sur cette relation d’inconnu :

"Dans les rêves les mieux interprétés, on est souvent obligé de laisser dans l’obscurité une place, car on remarque pendant l’interprétation qu’il s’y soulève une pelote de pensées de rêve qui ne se laisse pas démêler et qui aussi n’a pas non plus fourni d’autres contributions au contenu du rêve. C’est cela l’ombilic du rêve, la place où il repose sur l’inconnu. Les pensées du rêve auxquelles on parvient au cours de l’interprétation doivent même obligatoirement et de façon tout à fait universelle rester sans aboutissement, et fuient de tous côtés dans le réseau enchevêtré de notre monde de pensées" [8].

L’imaginaire, en ce sens, n’est pas un leurre, une illusion factice, mais ce par quoi la pensée s’affirme, va se concrétiser dans des réalisations futures. Or la pensée, c’est la compréhension intuitive de la complexité insondable du réel. Le réel, ainsi, se "donne à voir" par l’imaginaire, dès que ce dernier s’inscrit dans un champ symbolique. Chaque symbole apparaît comme l’expression du réel lié à l’imaginaire et comme l’affirmation de la pensée la plus haute, mais nécessairement en état inadéquation permanente dans sa manifestation symbolique. D’où l’inéluctable polysémie, l’inévitable ambivalence, l’évidente équivocité de tout symbole, et en particulier, de l’image poétique. Il est souvent impressionnant de constater à quel point l’imaginaire effectif, inscrit dans un champ symbolique, nous révèle, après coup, la réalité de ce que l’on est en puissance et qui nous était inconscient. Si les rêves sont porteurs de ce sens de l’existence, bien que déguisés par les mécanismes de l’inconscient (déplacement, condensation, retournement en son contraire, sublimation, etc,.) l’image symbolique issue de l’imagination créatrice me semble encore plus pertinente pour affirmer le sens de la destinée humaine.

"Le poème - écrit Octavio Paz - évoque - plus exactement : provoque - l’apparition de la poésie [9]. L’image ne se réfère à aucun objet : elle est commencement et aboutissement " et, en même temps, "Ce que tu cherches, cela est proche et vient déjà à ta rencontre" (Hölderlin). C’est pourquoi "Etre poète signifie être dans la joie, qui abrite en parole le secret de la proximité au plus-joyeux " (Heidegger). Le poète, dans son activité d’imagination créatrice, réside au coeur de la pensée.

Ecoutons encore ce qu’écrit Heidegger à propos de Friedrich Hölderlin : "La poésie a l’air d’un jeu et pourtant elle n’en est pas un. Le jeu rassemble bien des humains, mais de telle sorte que chacun s’y oublie précisément soi-même. Dans la poésie au contraire, l’homme est concentré sur le fond de son être-là. Il y accède à la quiétude ; non point, il est vrai, à la quiétude illusoire de l’inactivité et du vide de la pensée, mais à cette quiétude infinie dans laquelle toutes les énergies et toutes les relations sont en activité." [10]

Ainsi l’image poétique est une vague de la pensée au coeur de l’être humain. Elle le remplit d’une immensité étoilée et lui ouvre les portes vers la connaissance de son origine la plus secrète. Le poète fait danser les mots et onduler les images car il pense le rythme éternel du Monde.

Pour l’Hindou traditionnel, dans la nuit de Brahman, la nature est inerte et ne peut danser jusqu’à ce que Shiva le décide. Il sort de son ravissement et, par sa danse, envoie par la matière inerte les ondes dansantes du réveil ; et voici que la matière aussi se prend à danser, apparaissant en gloire tout autour de lui. Par la danse, il maintient de multiples phénomènes. Lorsque les temps sont révolus, toujours dansant, il détruit toutes les formes et les noms par le feu et accorde à nouveau le repos.

Paradoxalement la pensée fait sourdre l’imaginaire et le dilue en même temps, dès que l’imagination crée l’illusion du moi, séparé, omnipotent, immortel. " Ce que nous appelons "je" n’est qu’une porte battante qui va et vient quand nous inspirons et quand nous expirons" (Shunryu Suzuki) [11] : ainsi parle le penseur. Et, plus loin, "Le véritable être vient du rien, d’instant en instant. Le rien est toujours là, et tout surgit de lui" . La pensée sait jouer avec son imaginaire, comme un enfant avec ses crayons de couleurs. Ce jeu n’est pas anodin, mais fondamental pour la vie même. Certaines ascèses spirituelles sont fondées directement sur lui (Yoga tantrique) et on sait maintenant, grâce aux travaux des Simonton et de Anne Ancelin-Schützenberger, l’importance de la représentation positive de la lutte contre le cancer pour le malade lui-même. Certes, comme l’écrit René Char, "l’imaginaire n’est pas pur, il ne fait qu’aller". Mais l’imaginaire, justement parce qu’il est lié, d’une manière inconnue, à la pensée, c’est-à-dire au réel, reste une ressource humaine inépuisable, dans les situations les plus difficiles.

La philosophie clinique

J’appelle philosophie clinique l’activité du penseur au sens où je l’ai entendu. Il s’agit véritablement de ce qu’on appelle aujourd’hui "la philosophie hors les murs" ou, comme Socrate, "la philosophie au café" (Marc Sautet) [12].

Je ne saurais me résoudre à soutenir que l’activité philosophique est avant tout définie par la "création conceptuelle" comme le pensent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur ouvrage sur la philosophie [13] . Ces auteurs écrivent d’ailleurs "Ce serait les Grecs qui auraient entériné la mort du Sage, et l’auraient remplacé par les philosophes, les amis de la sagesse, ceux qui cherchent la sagesse, mais ne la possèdent pas formellement. Mais il n’y aurait pas seulement différence de degré, comme sur une échelle, entre le philosophe et le sage : le vieux sage venu d’Orient pense peut-être par Figure, tandis que le philosophe invente et pense le Concept (...) On peut considérer comme décisive, au contraire, cette définition de la philosophie : connaissance par purs concepts. Mais il n’y a pas lieu d’opposer la connaissance par concepts, et par construction de concepts dans l’expérience possible ou l’intuition. Car, suivant le verdict nietzschéen, vous ne connaîtrez rien par concepts si vous ne les avez pas d’abord créés, c’est-à-dire construits dans une intuition qui leur est propre..." (pp.8 et 12).

Pour moi l’activité philosophique, sans nier la définition des deux auteurs en question, est d’abord une praxis existentielle complètement incarnée, phénoménologique, débouchant, d’une manière imprévue, sur un sens intime de l’unité et d’une "relation d’inconnu" [14] avec le fond du réel qui opère une véritable mutation de l’être-au-monde. L’expression philosophique, écrite ou orale, n’est qu’une tentative créatrice certes, mais toujours tangentielle, pour décrire logiquement ce sentiment de reliance et ses échecs répétés pour l’exprimer adéquatement . Comme les Gnostiques des premiers siècles de notre ère, mais également comme les sages taoïstes, ou les moines zen, je pense qu’il conduit au silence, c’est-à-dire à la mort de la philosophie au sens occidental du terme. Mais ce faisant, il entre en opposition avec une pulsion de Dire, d’expression créatrice, qui me semble être le propre de l’homme, et qu’en fin de compte, Deleuze et Guattari sous-entendent dans leur thèse.

A tout jamais l’homme restera déchiré entre le silence et la parole. Le poète résout ce dilemme par la création symbolique dont le Dire est tissé de silences heuristiques. Les Orientaux sont passés maîtres dans ce créneau d’expression subtile.

Transdisciplinarité de l’activité philosophique

Un philosophe clinicien aujourd’hui ne saurait être un spécialiste d’une discipline. Il les utilise toutes et, en même temps, il les dépasse toutes. Il sait que ce qui est au "fond" de l’activité humaine et, corrélativement, des difficultés de l’homme en société, est "sans raison". Le philosophe clinicien ne demande plus "pourquoi" ni "comment" . Il se contente de "voir" en étant lui-même dans le monde vu. Voir en jouant, se jouant, tout en étant joué et enjoué par le Monde. Il est l’Enfant qui joue le Jeu du Monde, comme le propose Héraclite. Il joue, car la pensée est jeu avant d’être réflexion, silence avant d’être bruit ordonné. Il se donne à ce Grand Jeu (Basarab Nicolescu) [15] comme la fleur se donne à ses couleurs et à ses parfums. Le philosophe clinicien est au chevet du Monde. Non d’un Monde abstrait, idéalisé, mais du Monde composé de milliards de mondes très concrets, très présents, pour le meilleur et pour le pire. C’est parce qu’il en a une connaissance par les gouffres qu’il est "ami de la sagesse" et "savant en amour". Une connaissance événementielle, instantanée et non reproductible. Le philosophe clinicien sait bien que l’histoire ne se répète pas, même à l’échelon individuel. L’histoire n’est qu’une suite d’écarts permanents surgissant au coeur de l’événement. Les phénomènes de "reproduction" ne sont que des illusions d’optique dues à notre perception du temps et de l’espace.

L’activité clinique consiste à travailler pour que l’être souffrant puisse changer de système. Au système aliénant, elle en propose un autre , qui pour un temps, change la perception des éléments pathogènes en les situant dans une autre structure de référence. La clinique ne saurait ainsi se circonscrire à aucune des sciences à la mode, y compris la psychanalyse. Elle est, tout entière, fondée sur la propre qualité et les propres limites ontologiques du clinicien.

Tout être humain est "clinicien" pour un autre être humain, indépendamment des systèmes de passation des grades universitaires de "psychologues", "sociologues", "psychanalystes" etc,. Sa qualité de clinicien résulte simplement de son intégration vécue au jeu de la poéticité du Monde et de son intelligence lucide à en évaluer la portée heuristique pour la souffrance et l’interrogation de l’autre.

2. Portée de la philosophie clinique et poétique dans la recherche en éducation

Rechercher consiste à prêter du sens à un objet susceptible de connaissance[René Barbier, Qu’est-ce la recherche en éducation, fichier internet (vu le 11 janvier 2007)]] .

L’objet de connaissance est infini et de toute nature. Tout peut être objet de connaissance mais la connaissance ne se définit pas par l’usage exclusif de la raison. Mieux, on peut supposer que certains "objets de connaissance" ne relèvent pas fondamentalement ou très imparfaitement de cet usage, par exemple l’amour, la liberté ou la mort.

Invention et découverte dans la recherche

On ne saurait oublier que la recherche va de pair avec l’invention et la découverte, c’est-à-dire avec ce qui est déjà-là et qu’il s’agit de mettre au jour d’une part et d’autre part avec ce qui n’est pas encore et qu’il s’agit de créer de toute pièce.

En éducation, cette problématique se traduit avec les deux versants du mot éducation : educare d’un côté (prendre soin, nourrir) pour le versant "découverte" et educere (conduire, faire sortir de) pour le versant création. Trouver et construire créativement donnent lieu à deux types de symbolisation : la symbolique qui vise découvrir et à exprimer le signifié fondamental de toute chose (seul Dieu est créateur) et le symbolique qui émerge comme une expression momentanée et construite arbitrairement par l’homme pour donner du sens à la réalité rencontrée (la nature est un procès de création/destruction sans commencement ni fin, dans la pensée chinoise. La philosophie existentielle du sujet occidental n’accepte que le jeu choisi par l’homme de construire son monde de significations au cœur même d’un engagement, d’une responsabilité et d’une liberté inéluctable).

La recherche du sens de toute vie, individuelle et sociale, renvoie à un questionnement sur le sens même du mot "objet de connaissance".

En fait, sans doute faudrait-il mieux parler d’"objet de savoirs" et réserver le terme de connaissance pour la connaissance expérientielle de son propre rapport au monde dans une perspective métaphysique.

Le savoir est multiple et toujours situé historiquement et culturellement. Les vérités scientifiques les plus établis ne le sont jamais que pour un temps plus ou moins long, en fonction des révolutions paradigmatiques qui jaillissent et bouleversent l’ordre établi par la cité savante d’une époque. La connaissance relève d’une expérience intérieure unique. En tant que telle elle est toujours particulière et personne ne peut la contester au nom d’une autre expérience ou d’un autre savoir. La connaissance ne s’inscrit pas dans une possibilité de recherche scientifique. Elle ne peut être discutée, éventuellement, que par ceux qui ont vécu le même type d’expérience, suivant un processus analogue d’éveil de la conscience. En Occident nous parlons exclusivement d’"objet de connaissance" dans le domaine scientifique parce que nous avons fait l’impasse sur un autre type de connaissance sans rapport avec la démarche hypothético-déductive.

Recherche en Sciences de l’éducation ou recherche en éducation

Commençons par préciser ce que j’entends par "recherche en sciences de l’éducation" et par "recherche en éducation".

La recherche en sciences de l’éducation construit un objet scientifique, élabore un modèle, détermine une méthodologie suivie d’un protocole ou d’un processus de recherche, présente ses résultats suivant des normes établies , à partir d’une pratique, d’un fait, d’un discours éducatifs ou pédagogiques. Elle applique dans sa construction et son interprétation, les théories et les méthodologies, légitimement reconnues et sanctionnées par la Cité savante, en sciences humaines et sociales.

La recherche en éducation vise à créer ou à développer des objets concrets, des dispositifs symboliques, des pratiques, des situations,d’ordre éducatif et pédagogique. Elle s’efforce d’en dégager du sens, une certaine intelligibilité ou une certaine compréhension, par un effort de réflexion globale, d’intuition et d’écoute sensibles, qui débordent les sciences humaines et sociales, sans pour autant les exclure.

La recherche en sciences de l’éducation ne risque-t-elle pas d’éliminer la recherche en éducation : telle est la question qu’il nous faut prendre à bras le corps aujourd’hui.

L’hypothèse m’est venue en constatant la faiblesse quantitative d’expériences de créations pédagogiques relatées dans cet éventail important de plus de trois cents cinquante communications présentées lors de la Biennale sur l’Éducation et la Formation (UNESCO, Paris 1992). Cette tendance s’est confirmée depuis et s’accentue encore ces dernières années. En effet nous réalisons, à lire attentivement les résumés des communications, que les exposés présentant des créations de dispositifs ou de véritables innovations pédagogiques par les praticiens eux-mêmes, avec un essai de théorisation de la pratique, constituent une portion congrue de l’ensemble. La plupart des communications reflètent des recherches menées par des spécialistes, dépendant d’organismes de recherche institutionnalisés ou d’Université, mettant en œuvre des problématiques et des méthodologies de recherche qui sont légitimées depuis longtemps en sciences sociales. Il apparaît, en clair, que la scientificité acceptée dans la recherche portant sur la question éducative, demeure celle des sciences sociales. Les travaux qui prétendent s’inspirer de la recherche-action ne remettent pas en cause, du moins avec assez de vigueur, le sens de cette scientificité. Il a fallu attendre et entendre la conférence de Pierre Dominicé pour entrevoir une autre perspective, à la fois beaucoup plus large et plus questionnante. L’auteur affirme que la connaissance ne saurait se réduire au savoir savant. A ses côtés, nous nous devons de reconnaître d’autres formes de connaissance relevant de la pratique.

Il me paraît important de montrer l’impact de cette tendance classique de la recherche en sciences de l’éducation car elle devient, imperceptiblement, hégémonique.

- Hégémonique dans le choix des objets de recherche qui satisfont de plus en plus une commande sociale affolée par les à-coups des conflits sociaux.

- Hégémonique dans le choix des méthodes de recherche qui se cantonnent presque toujours dans un ordre scientifique établi depuis longtemps.

Tout se passe comme si la seule forme d’intelligibilité reconnue comme pertinente se moulait dans celle issue des sciences sociales, le plus souvent largement dépendante de celle des sciences expérimentales, en particulier depuis la croissance récente des neurosciences.

Il devient très difficile à un praticien créateur en éducation de faire valider son expérience en sciences de l’éducation. L’équipe doctorale lui imposera, peu ou prou, d’analyser sa pratique par un dispositif "scientifique", sans toujours se rendre compte que l’objet en question relève d’une invention méthodologique et d’un dérangement épistémologique impertinents par rapport à l’habitus scientifique. Il y a quelques années, des universitaires de province, qui me connaissaient, m’ont envoyé une jeune candidate à une maîtrise en sciences de l’éducation dont ils n’arrivaient pas à comprendre le sujet. Ils reconnaissaient son sérieux et sa rigueur, son intelligence et sa culture, mais ne pouvaient évaluer son travail parce que celui-ci portait sur une "autre" façon de voir le monde. J’ai commencé à travailler avec elle en lui signifiant les enjeux institutionnels de sa recherche et les médiations nécessaires qu’elle devait faire pour éviter une marginalisation catastrophique. Mais j’ai pris le temps de comprendre son univers symbolique et d’entendre l’ "expérience" significative qu’elle avait faite pour soutenir ce qu’elle présentait. J’ai l’habitude d’être réceptif à la culture "autre", car dans le domaine du rapport intime au monde je reste persuadé, comme Umberto Eco, que tout est "signe", donc susceptible d’être interprété en fonction du temps et de l’espace culturels du sujet.

Il est vrai que la question n’est pas facile à résoudre sur le plan universitaire. J’ai dû refuser de faire partie d’un jury de maîtrise parce que l’étudiant, par ailleurs très sérieux (trop sans doute car il se voulait "scientifique" au sens d’une nécessaire démonstration "statistiques" des données), proposait un thème de recherche sur l’ "astrologie" en se bornant à une critique interne (l’astrologie "moderne" contre l’astrologie "traditionnelle"), sans remettre en question les présupposés de cette pratique signifiante et sans poser le problème dans son rapport avec l’éducation. Demeurer réceptif ne veut pas dire accepter n’importe quoi ! [16]

Ce que je veux affirmer ici, c’est la nécessité de ne pas se laisser enfermer dans des a priori épistémologiques, des blindages théoriques, des allant-de-soi méthodologiques. Il existe des régions de l’expérience humaine où nos méthodes "scientifiques" sont inopérantes ou inadéquates parce que trop contraignantes ou, surtout, parce que la philosophie de la vie implicitement inscrite dans la théorie refuse de considérer "autrement" les phénomènes observés . Ce sont ces régions où la sensibilité, "la voie du cœur" comme disent les sages, est primordiale. Elles supposent une "écoute sensible" qui n’est pas animée par le concept, la théorie et l’explication, mais par une forme élevée d’empathie et d’intuition compréhensives que je n’hésite pas à nommer "amour". Il faudrait s’entendre sur ce terme tant galvaudé dans nos sociétés de "vide social" qui le confondent avec toutes les formes d’hystérie individuelle ou collective. Mais un nouveau discours sur ce terme n’a guère de sens. Est-ce la raison du relatif pessimisme de cette haute figure spirituelle que fut Krishnamurti à la fin de sa vie, après plus de soixante-dix ans d’enseignement devant des groupes du monde entier ? La meilleure façon de comprendre l’amour est d’en faire l’expérience personnellement et de partager ensuite sur le sentiment correspondant avec une personne qui en a fait elle-même l’expérience à un niveau plus élevé que soi. Lorsque nous rencontrons un être de cette trempe nous ne pouvons guère l’oublier. Il y en a parfois quelques uns parmi les universitaires en sciences humaines, mais il nous faut bien chercher car, en général, ils ne sont pas nécessairement sur le devant de la scène. Gageons que nous en rencontrerons peut-être un peu plus en Orient qu’en Occident. En tout cas les universitaires et chercheurs indiens n’hésitent pas à proposer des projets fortement axiologiques dans leurs réflexions sur la recherche en éducation si on ne juge par leurs écrits.

Voir [la suite : La philosophie, école de vie et d’amour]


Cet article a fait l’objet d’un développement plus complet, en trois parties, dans le numéro double 10 et 11 (octobre-novembre 2007) de la [Revue "Chemins de formation" de l’université de Nantes]

Un livre est en cours de rédaction sur cette problématique en éducation.(RB)


[1René Barbier, L’improvisation éducative , Pratique de formation/analyses ; Apprendre à réapprendre n° 2, octobre 1981, Université de Paris VIII, formation permanente, pp.50-75, voir en ligne]

C’est vers cet objectif que je me suis orienté, pendant plusieurs années, à l’université Paris 8, en Sciences de l’éducation.
Cet article vise à en décrire les fondements philosophiques et la portée dans la recherche en éducation.

1.- Improvisation et philosophie clinique

Commençons pas nous interroger sur les rapports entre improvisation et philosophie clinique.

Improviser, nous révèle le Littré, c’est faire sans préparation et sur le champ, des vers, de la musique, un discours, voire un dîner ou encore au sens figuré, un système, une explication en les donnant, en les exposant sans préparation. Le dictionnaire Robert nous précise que le verbe improviser vient de l’italien improvisere (1642), du latin improvisus, imprévu - par extension, organiser sur le champ, à la hâte et au figuré, trouver à la dernière minute. L’improvisation est alors l’action, I’art d’improviser et par extension, le résultat de cette action (que l’on peut appeler également l’impromptu : tout ce qui est fait ou dit sans préparation). Un regard historique sur le concept souligne la logique des épistémés qui porte au pinacle ou écarte les notions suivant l’air du temps.

Si on suit Jean-Francois de Raymond [[Jean-François de Raymond, l’Improvisation, Paris, Vrin, 1980

[2Johan Huizinga, L’homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu, Paris, Gallimard, 1951

[3Martin Heidegger, Le principe de raison, Paris, Gallimard, coll.Tel, 1983. Roger Munier a traduit L’errant chérubinique d’Angelius Silesius et propose le texte suivant (Angelus Silesius, L’Errant chérubinique, présenté et traduit par Roger Munier, avec une préface de Roger Laporte, Éditions Planète, collection "L’Expérience intérieure", Paris, 1970.) :
La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu’elle fleurit,/N’a garde à sa beauté, ne cherche pas si on la voit.

[4Martin Heidegger, in Lucien Gardet et Olivier Lacombe, l’expérience du soi, étude de mystique comparée, Paris, Desclée de Brouwer,1981

[5Jiddu Krishnamurti, l’Eveil de l’intelligence, Paris, Stock-plus, 1980

[6Jacques Lacarrière, Sourates, Paris, Fayard, collection. l’espace intérieur, 1978

[7Kostas Axelos,(sur la poéticité) communication au Colloque Sciences anthropo-sociales et science de l’éducation, commission 6, Actes du Colloque 1983, AECSE, 1984, pp.171-173, Systématique ouverte, Paris, les éditions de minuit, 1984, Le jeu du monde, Paris, les éditions de minuit, 1969

[8Sigmund Freud, L’ interprétation des rêves, Paris, Galimard/Idées, 1971 ; PUF, 1967 (1900), p.433

[9Octavio Paz, L’arc et la lyre, Paris, Gallimard, 1987 (1965)

[10Martin Heidegger, Approche de Hölderlin, Paris, Gallimard, 1973

[11Shunryu Suzuki, Esprit zen, esprit neuf, Paris, Points/Seuil, 1977

[12Marc Sautet, Un café pour Socrate. Comment la philosophie peut nous aider à comprendre le monde d’aujourd’hui, Paris, 1995, Rober Laffont

[13Gilles Deleuze, Felix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, éditions de minuit, 1991

[14Guy Rosolato, La relation d’inconnu, Paris, Gallimard, 1978

[15Basarab Nicolescu - Le Grand Jeu de la Transdisciplinarité, in Le sacré aujourd’hui, Paris, Edition du Rocher, Jean-Paul Bertrand, 2003

[16On sait que mon collègue, Michel Maffesoli, titulaire de la chaire E.Durkheim à la Sorbonne, a fait l’objet d’une grande Inquisition de la part du corps scientiste en sociologie, pour avoir eu l’audace d’accepter une thèse sur l’astrologie. Les « savants » inquisiteurs ont été jusqu’à réexaminer la thèse (pourtant soutenue devant un jury prestigieux) avec quelques uns, dans un pseudo jury académique. Voir [« Michel Maffesoli sous l’Inquisition »] (vu le 11 janvier 2007). De « bonnes âmes » scientifiques ont tenté d’en faire autant avec René Lourau, avant sa mort, en Sciences de l’éducation à l’université Paris 8, ce qui a divisé le département des sciences de l’éducation en deux clans, d’une façon définitive [voir René Barbier, René, la révolte !15 janvier 2000 vu le 11 janvier 2007).

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