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Éducation et spiritualité laïque : à propos de la soutenance de thèse de Philippe Filliot

mardi 19 juin 2007, par René Barbier

Rapport sur la thèse de Philippe Filliot, intitulée « L’éducation spirituelle ou l’autre de la pédagogie. Essai d’approche laïque de la relation maître-élève-savoir dans les spiritualités de l’Orient et de l’Occident (yoga, sagesses chinoises, bouddhisme zen, christianisme).

Jury : Professeurs René Barbier (université Paris 8, directeur), Yolaine Escande (EHESS), Rémi Hess (université Paris 8), Jeanne Mallet (université d’Aix-Marseille), Philippe Meirieu (université Lyon 2)

Thèse de 380 pages, dont 11 pages de bibliographie, en quatre parties.

Il est parfois des moments, exceptionnels, dans le déroulement d’une carrière d’un professeur d’université. J’en vis un actuellement dans cette soutenance de thèse.

Alors que je vais prendre ma retraite dans quelques mois, Philippe Filliot termine une thèse dont la problématique prolonge et approfondit une direction de recherche que j’ai commencée il y a déjà plus de vingt ans, en marge des coutumes des Sciences de l’éducation. Elle reste encore très marginale puisqu’elle vise à réintégrer dans notre discipline plurielle, à côté des sciences humaines cliniques, à la fois une écoute mythopoétique et une écoute spirituelle sans lien, a priori, avec une religion quelconque, dans la ligne, sans doute, de la tradition philosophique des stoïciens d’Athènes que Maria Daraki avait, naguère, si bien décrite.

Philippe Filliot entreprend une vaste recherche d’ordre philosophique, fortement documentée, pour mettre au point et nous offrir une véritable thèse, qu’il va défendre devant nous : celle d’un idéal-type de l’éducation spirituelle laïque pour notre temps de crise du savoir.

Philippe Filliot est venu me trouver, il y a quelques années, pour l’accompagner dans son projet d’élaborer cette éducation spirituelle. C’est un ouvrage chez Albin Michel, en 2001, que j’avais coordonné sur la question des rapports entre sagesses et éducation qui l’a conduit vers moi. Je lui ai immédiatement dit qu’il prenait beaucoup de risques en choisissant un tel sujet dans une discipline - les sciences de l’éducation - qui ont au moins deux sujets tabous : la spiritualité, même non dogmatique, et l’ouverture anthropologique sans préjugés vers les cultures de l’Asie. Tous les thèmes de recherche touchant à ces tabous risquent fort de ne pas trouver un écho favorable dans notre monde académique et figer son thuriféraire dans une méconnaissance instituée, un effet d’évaporation, préjudiciable à sa carrière universitaire, même si son travail de recherche est remarquable.

Malgré tout, et après avoir réfléchi, Philippe Filliot a fait le pari d’entrer dans cette recherche. Je le félicite pour ce choix responsable et courageux et pour le résultat qu’il nous livre aujourd’hui dans sa thèse. J’ai le sentiment que je peux partir sans regret, car je sais qu’un jeune universitaire pourra poursuivre la route, selon sa propre voie, que j’ai un peu défrichée jusqu’à présent.

Philippe Filliot est venu régulièrement réfléchir dans les groupes de doctorants que j’ai animés depuis des années. Il a suivi son propre cheminement tout en écoutant les remarques compréhensives que je pouvais lui suggérer. Il nous offre un riche document d’une facture parfaitement logique, fort équilibré, très soutenu par de nombreuses références intégrées et, de mon avis, tout à fait convaincant, même si certaines pratiques pédagogiques dans l’histoire de notre discipline auraient mérité une étude plus spécifique, comme le remarque fort justement le pré-rapport de Philippe Meirieu.

Toutefois, il fallait choisir en fonction de sa démonstration philosophique et je ne voulais ni d’une thèse prolixe, ni d’une thèse ésotérique. Philippe Filliot a donc circonscrit son enquête essentiellement sur quatre grandes spiritualités : Bouddhisme, Yoga, pensée chinoise, Christianisme.

Dans sa conclusion, il est conscient de cette limite et ouvre quelques réflexions intéressantes sur la pédagogie soufi et le chamanisme. Sans doute aurait-il fallu, également, aller voir du côté de la mystique juive du hassidisme, ou de la vision du monde des amérindiens, voire des civilisations africaines ou aborigènes. Mais, dans ce cas, nous aurions eu affaire à une thèse beaucoup trop pléthorique. Ces explorations se feront plus tard, dans d’autres recherches pour Philippe Filliot.

Si nous acceptons de le suivre dans sa recherche, telle qu’il a voulu la mener, nous sommes frappés par sa cohérence et par sa signifiance.
De quoi s’agit-il, en effet ?

Philippe Filliot part de plusieurs interrogations.

-  Les spiritualités humaines présentent-elles des éléments relativement structurés pouvant questionner une éducation contemporaine ?

-  Existe-t-il déjà des éléments de réflexion et des pratiques à ce sujet dans les sciences de l’éducation, notamment en philosophie de l’éducation ?

- Peut-on réussir à élaborer, à partir d’une recherche qui inclut la pensée asiatique, un modèle idéal-typique d’une véritable éducation spirituelle laïque, réalisable pour une politique éducative digne de ce nom ?

Il constate, d’abord, que la réponse à ces questions n’existent pas encore dans notre philosophie de l’éducation en France, mises à part quelques trop rares chercheurs.. C’est la première partie de sa recherche.

Dans la seconde partie, s’appuyant sur le modèle du triangle pédagogique de Jean Houssaye, mais également d’une approche ex-optique dans la ligne du philosophe-sinologue François Jullien, il entreprend d’étudier, à partir des textes, les relations entre l’éducation dans les spiritualités, tant sur le plan du fond que des pratiques de transmission : Yoga, sagesses chinoises, bouddhisme et christianisme sont tour à tour examinés, d’une manière suffisamment approfondie pour nous permettre de nous faire une opinion sur la pertinence de son argumentation. Philippe Filliot examine successivement, pour chaque orientation spirituelle, la conception de l’éducation, le système des apprentissages et la relation maître-élèves.

Une série de tableaux synoptiques, très complets, en conclusion de cette partie, nous éclaire pédagogiquement sur leurs connivences et leurs différences (p.223 à 225).

Il me semble que sur ces questions Philippe Filliot possède une information plus riche sur le yoga que sur les autres modes de recherche intérieure. Sans doute un effet de sa pratique personnelle du Yoga depuis longtemps ?

La troisième partie étudie, plus existentiellement, la figure du maître et sa relation au disciple, à travers quatre figures exemplaires, à partir de biographies et d’une œuvre cinématographique. Il faut signaler que les histoires de vie représentées sont atypiques en sciences de l’éducation. Il ne s’agit pas de grands éducateurs occidentaux ou d’élèves pris dans l’univers scolaire, mais de quatre personnalités hors du commun correspondant aux quatre grandes spiritualités proposées par l’auteur.

La quatrième partie arrive en toute logique dans le plan de cette thèse pour proposer à notre réflexion, un modèle d’éducation spirituelle laïque pour notre temps.

Philippe Filliot examine tour à tour des approches négatives, affirmatives, pragmatiques d’une telle éducation. Son modèle, non pour l’imposition mais pour le questionnement, est très élaboré et devrait susciter une réflexion fructueuse en pédagogie.

En conclusion, Philippe Filliot revoit sa thèse en termes de limites et d’ouvertures nécessaires. Il revient, en particulier, sur la notion de spiritualité laïque dont il donne une remarquable typologie.

Que dire de ce travail de recherche très sérieux et original ?

Mon propos, en tant que directeur de thèse, n’est pas de critiquer le fond ou la forme. Je laisse ce soin à mes collègues du jury. Il est plutôt de réfléchir avec mon doctorant et avec le jury sur quelques points qui suscitent mon interrogation, sans doute parce que je suis très concerné par la problématique de Philippe Filliot.

Ma première question sera sur la base théorique du triangle pédagogie de Jean Houssaye reprise par Phillipe Filliot. Jean Houssaye articule, on le sait, enseignant, élève et savoir qui déterminent trois modes essentiels d’éducation : centrés sur former, apprendre et enseigner. On voit que ce modèle insiste sur la relation : du maître au savoir ou à l’élève, de l’élève au savoir et au maître, avec le risque de l’exclusion du troisième terme qui détériore le processus éducatif. Mais le modèle laisse de côté l’institution qui traverse la relation et la structure en partie. Avec l’institution, c’est également l’imaginaire social du rapport au savoir qui est en question. Imaginaire social qui varie avec le temps de l’histoire et l’espace social. Le champ du politique est donc, en grande partie, exclut de ce modèle. La centration s’effectue dans des dimensions psychologiques et pédagogiques. On ressent cette influence limitative dans la recherche de Philippe Filliot.

Krishnamurti était très prudent à l’égard de toute organisation et de tout rituel dans le domaine de l’éducation vers la sagesse. Mais comment ne pas tenir compte de l’organisationnel et de l’institutionnel dans une éducation de masse ?

Ma deuxième question portera sur la préférence du silence en pédagogie spirituelle, comme le note Philippe Filliot à propos du bouddhisme par exemple. Je me souviens dans les années soixante-dix, de la mode de la non-directivité comme également d’un certain effet lacanien de la psychanalyse, en pédagogie pratique. Tout devait venir de l’élève ou de l’étudiant : ce fut, en grande partie un échec, sous cet angle trop radical. Avec le silence, le maître se taille une place infaillible : il est le grand maître du savoir dont il se réserve le pouvoir, d’autant plus qu’il ne le donne jamais à voir et à critiquer. Certes, on sait que ce furent là des pratiques ignorantes de la véritable pédagogie rogérienne ou de la méconnaissance d’une psychanalyse appliquée à l’éducation, mais elles ont existé. Qu’en pense Philippe Filliot ?

Enfin, et pour ne pas monopoliser la parole outre mesure, ma troisième question porte sur le fond du modèle d’éducation spirituelle.

Je suis sensible à ce modèle parce qu’il recoupe, en partie, celui que j’ai construit moi-même. Mais justement, il me semble n’être qu’une partie nécessaire mais non suffisante d’une éducation contemporaine. Dans mon modèle, j’articule le pôle des savoirs pluriels avec celui de la connaissance de soi, dans une dialogique permanente et questionnante qui exclut l’enfermement de l’un des pôles sur sa propre logique.

L’éducateur est ce médiateur qui, en même temps, n’hésite pas à entrer dans le défi avec ses formés, pour faire vivre la dialogique en question. Il n’est ni un « sage », ni un érudit enfermé dans sa discipline. Ouvert, pour lui même, aux savoirs pluriels, comme à la connaissance de soi, y compris spirituelle, il est attentif, dans son écoute sensible, à cette dialogique des deux pôles de l’éducation.

Philippe Filliot, me semble-t-il, prend le parti de se centrer exclusivement sur le pôle connaissance de soi, à dimension spirituelle, dans son modèle d’éducation.
Sur ce plan, il approfondit et enrichit vraiment la connaissance de cette branche de ma propre théorisation. Mais alors, en quoi ce modèle peut-il servir, par exemple dans une éducation nationale, qui impose l’autre branche centrée sur les savoirs principalement scientifiques ? Et surtout, comment former les enseignants à ce type de modèle, puisque, comme chacun sait, un enseignant est loin d’être un maître de sagesse ?

J’aurai bien d’autres questions à poser à Philippe Filliot, certainement parce que sa thèse est d’une richesse évidente pour tous ceux qui remarquent, comme moi, que notre éducation pêche par le manque de finalité et de sensibilité. On cherche en vain pourquoi il faudrait faire des études aujourd’hui où nombre des diplômés sont sans travail. Les politiques à courte-vue pensent qu’il suffit d’évincer un peu plus la culture générale au profit de la formation strictement professionnelle, rentable à court terme, pour que tout aille mieux dans le meilleur des mondes. Je pense au contraire, avec Philippe Filliot, qu’il faut élargir la réflexion éducative au sens même de la vie intérieure pour que les apprenants retrouvent un goût d’apprendre, même dans les formations les plus professionnelles, comme j’en ai fait l’expérience depuis vingt cinq ans que je dirige la formation de formateurs d’adultes, le DUFA, à l’université.

Pour toutes ces raisons, la thèse de Philippe Filliot, par sa qualité intellectuelle et son ouverture questionnante, honore son directeur de recherche et j’en remercie son auteur à la fois pour le sérieux de son travail mais également pour l’extrême sensibilité de son attitude de chercheur et de pédagogue.

A l’issue de sa soutenance de thèse, Philippe Filliot a obtenu le grade de docteur en Sciences de l’éducation de l’université Paris 8, avec la mention "très honorable, avec les félicitations du jury", suivant la nouvelle procédure de vote à bulletin secret.

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