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Enseigner les savoirs de la grande pauvreté

lundi 14 février 2011, par René Barbier

Les "gens de peu", comme les nomme avec sympathie le sociologue Pierre Sansot, ont quelque chose à nous dire de leur culture. C’est le pari d’une recherche du Mouvement ATD-Quart Monde, avec l’aide d’universitaires. Le travail réalisé est, à ma connaissance, une expérience de recherche-action existentielle tout à fait originale. J’ai voulu la faire connaître en proposant un cours à l’université au début des années 2000.

réactualisation d’un article du Journal paru le 20 octobre 2004

1. La recherche du Mouvement ATD-Quart-Monde-Université
 

Cette recherche est exceptionnelle car il s’agit de l’une des premières recherches-actions sur l’extrême pauvreté (voir l’article de Pascal Galvani). Elle permet à des acteurs vivant dans ce contexte de prendre la parole sur un mode élaboré, en général, réservé aux publics plutôt universitaires.

Son intérêt est multiple :

- sur le plan de l’implication en sciences humaines et sociales

- sur le plan de la production de connaissances originales

- sur le plan d’une méthodologie pertinente

- sur le plan d’une nécessaire coformation dans la recherche

- sur le plan d’une reconnaissance de l’écoute sensible

Évidemment, elle présente également quelques lacunes et suscite quelques interrogations. Mais loin de réduire sa richesse, ces interrogations, au contraire, soulignent la complexité et l’originalité de cette recherche bouleversante.

L’implication dans la recherche

C’est la règle du jeu dès le départ et à juste titre. Il n’est guère question d’observer l’extrême pauvreté avec la loupe de l’entomologiste. Les trois types d’acteurs-auteurs de la recherche sont : les militants du Mouvement ATD Quart Monde, les volontaires, les universitaires. L’implication semble évidente pour les deux premières catégories. Les militants viennent très directement et vivent souvent encore dans une situation de pauvreté. Les volontaires ont décidé de s’engager dans le Mouvement et de vivre les mêmes conditions d’existence. Pour les universitaires, le problème est plus compliqué. Pour eux il s’agit bien d’un intérêt de connaissance dont ils sentent l’originalité et la remise en question de leurs modes de savoir et de savoir-faire. Les universitaires ont joué le jeu avec beaucoup de franchise, semble-t-il. Nous assistons bien, alors, à la mise en oeuvre de la totalité du processus d’implication dans la recherche :

Une recherche me place dans une situation où je suis impliqué quel que soit mon état et mon statut. Je suis au coeur d’une situation qui, toujours, me dépasse et agit sur moi.

Une recherche m’ouvre la voie de ma propre implication consciente dans le processus.

Une recherche m’entraîne à impliquer les autres par ma seule participation active (mes paroles, mes comportements, mes savoirs en acte).

La production de connaissances.

C’est le projet de départ des acteurs du Mouvements ATD Quart Monde. Il s’agit bien de produire une connaissance, à partir de l’extrême pauvreté, et susceptible d’être légitimée par les membres de la communauté scientifique

A la lecture du rapport de recherche, il paraît évident que le pari a été réussi.

Des concepts émergent et sont élaborés : ceux de "retournement", de "reconnaissance", de "peuple", de "représentation", de "citoyenneté", de "temps long et de temps en boucle" etc.. Les cinq rapports de recherche (Histoire, Famille, Savoirs, Travail et activité humaine, Citoyenneté) ont des qualités de clarté, de logique interne et de productions de résultats nouveaux que l’on attend de toute activité de recherche.

Les auteurs de la recherche dégagent trois types de savoirs qu’ils articulent en permanence :

- les savoirs d’expérience (plutôt du côté des militants)(cf. la recherche de la québecoise Annie Malo)

- les savoirs d’action (plutôt du côté des volontaires) [1]

- les savoirs théoriques (plutôt du côté des universitaires).

Mais, en vérité, nous nous apercevons vite que ces trois types de savoirs sont sans cesse en interaction et sont pris en compte par toutes les catégories d’acteurs dans cette recherche.

A la réflexion, peut-être que nous devrions réfléchir à un quatrième type de savoir issu de la vie aux prises avec des situations-limites : le savoir spirituel. Il devient sans doute nécessaire de reconnaître ce type de production de savoir en cette fin du XXe siècle, et dans tous les milieux sociaux, y compris, évidemment, dans celui de l’extrême pauvreté.

Dès lors nous pouvons proposer un schéma constituant un modèle d’interprétation théorique.

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Nous dégageons ainsi dix types de savoirs en fonction de l’interaction avec les quatre grands Savoirs : Savoirs expérientiels, Savoirs d’action, Savoirs théoriques et Savoirs spirituels, Savoirs du coeur, Savoirs de sagesse, Savoirs militants, Savoirs scientifiques, Savoirs herméneutiques et Savoirs désintéressés. Derrière les savoirs, toujours plus ou moins conceptualisés, il faut prendre garde de ne pas oublier les savoir-faire et les savoir-être qui nous font entrer dans d’autres dimensions de l’intelligence plurielle bien mis au jour chez les psychologues aujourd’hui ("les intelligences multiples" d’Howard Gardner [2], "l’intelligence émotionnelle" de Daniel Goleman [3]).

Une méthodologie pertinente

Ce qui frappe dans cette recherche, c’est la pertinence de la méthodologie. À partir de la nécessité de l’implication, les auteurs de la recherche ont maintenu un cap : celui de la compréhension des propos de chaque catégorie d’acteurs par toutes les autres catégories. Position de recherche très peu répandue, en fait, dans la recherche académique. Nécessité de s’expliquer, de définir les termes employés, les méthodes et techniques, les savoirs insus.

Tout ce qui fait l’originalité d’une recherche-action à dimension existentielle se retrouve dans cette recherche : la création d’un "chercheur collectif", avec les trois types d’auteurs-acteurs ; la confiance et le temps donné pour la recherche ; les entretiens en profondeur internes au groupe et externes, en direction du public-cible vivant l’extrême pauvreté ; les témoignages et l’histoire de vie de tous les acteurs ; l’utilisation de documents (livres, magazines, documentation diverse) ; les groupes de discussion et d’évaluation des avancées de la recherche ; et, principalement, l’écriture collective.

Pour bien connaître ce processus de recherche, je sais qu’il est très difficile de faire écrire des praticiens de terrain dans une recherche-action. On mesure le degré d’engagement et d’implication de ceux-ci, dans cette recherche, lorsqu’on constate les résultats écrits dans le livre qui vient de sortir en librairie. Enfin la coformation des acteurs de la recherche

La coformation militants-volontaires-universitaires

On saisit bien dans cette recherche la toute-première importance de la confiance entre les sujets de la recherche. On ne donne pas sa confiance a priori, surtout lorsqu’on est en situation d’existence dramatique. La confiance se gagne par des actes, des paroles aimables, des moments de convivialité (chansons, repas pris en commun).

Mais c’est la considération inconditionnelle d’autrui, suivant la formule de Carl Rogers, qui est requise absolument dans une telle recherche. Il faut le dire : tout le monde ne réussit pas à développer cette attitude intérieure. Il faut du temps et beaucoup d’épreuves de réalité. On voit bien cette mise en oeuvre de la considération de chacun dans les paroles des uns et des autres. Les universitaires ont dû apprendre à ne pas tout dire tout de suite pour laisser l’autre prendre, tranquillement, sa propre parole suivant son propre style d’expression. Les militants ont dû apprendre à ne pas refuser systématiquement l’usage du concept. Les uns et les autres ont redécouvert, peut-être, la valeur cognitive de l’image et de la métaphore, la signifiance du "détour" dans la pensée.

L’écoute sensible dans la recherche

Tous les chercheurs qui travaillent avec des personnes vivant des situations difficiles, sur le plan économique, psychologique, culturel, social, savent bien que l’écoute doit retrouver les vertus de la sensibilité. Je nomme cette nécessité de toute recherche le "principe de sensibilité". Il s’agit d’une attitude extrêmement fine et subtile aux moindres faits, gestes, mimiques, paroles, signifiant un tremblement de l’être et une recomposition immédiate de l’action réciproque en fonction de ce qui est perçu, pour ne pas brusquer la personne, ne pas la mettre en porte-à-faux, dans "la honte" ou ne pas lui faire perdre la face. Cette attitude est le contraire d’une attitude de guerrier dans la recherche. Elle ne brandit pas l’étendard de l’objectivité mais reste beaucoup plus dans la coulée plus subjective et relative de l’eau de source.

J’ai été frappé par l’usage de cette écoute sensible par tous les acteurs de cette recherche. Notamment la prudence d’expression pour ne pas bloquer la parole de l’autre ou refuser toute affirmation de soi péremptoire. Les militants ont, notamment, joué un rôle essentiel dans cette écoute sensible de leur milieu de vie.

Quelques réflexions critiques

Ces propos n’ont pas d’autres objectifs que de permettre aux militants, volontaires et chercheurs engagés dans cette recherche, d’aller encore plus loin dans l’approfondissement de leur réflexion.

- Dans la reconnaissance des savoirs d’expérience, peut-être conviendrait-il de mieux faire apparaître ce que j’ai nommé les Savoirs spirituels issus de la pratique de la pauvreté. Non en termes de codes religieux réducteurs mais en termes de processus personnalisés de savoir-être et de savoir-vivre autrement.

- Sans doute est-ce le risque de tout mouvement militant de constituer son discours comme un accompagnement justifiant son action. Ainsi faudrait-il éclairer des situations et des personnalités a contrario, c’est-à-dire risquant de démentir les hypothèses de départ.

- J’ai été étonné de ne pas trouver dans la recherche des références à une analyse plus globale (économique, sociale et politique) des situations vécues. Les références dans ce domaine ne manquent-elles pas un peu ? Une discussion avec Karl Marx et le concept de "sous-prolétariat" n’aurait-elle pas été fructueuse, ne fût-ce que par un autre regard à porter et une autre valorisation du "Lumpen Proletariat" que celle admise, un peu abruptement, par le célèbre penseur révolutionnaire ? Cette confrontation aurait peut-être conduit les acteurs de la recherche à considérer également les effets négatifs possibles, sur les plans personnel, familial et social, de l’extrême pauvreté.

- Les chercheurs utilisent abondamment l’histoire de vie impliquée et le témoignage. Mais cette méthodologie, très importante pour l’approche existentielle, a aussi ses limites. Comment faire l’histoire de vie du fondateur charismatique du Mouvement ATD Quart Monde, le Père Joseph Wresinski - sans tomber dans l’éloge systématique ? Comment parler de la complexité d’un être humain hors du commun sans trahir son message ?
 

2. Enseigner le croisement des savoirs à l’Université

Article publié dans la revue Quart Monde en juin 2000, Quart Monde, "Passions d’apprendre".

Je suis intervenu comme discutant au Colloque Quart Monde Université à la Sorbonne (avril 1999).

Que le croisement des savoirs de vie et d’engagement et des savoirs académiques puisse faire l’objet d’une unité d’enseignement dans une université marque une étape qui mérite d’être signalée. Son initiateur révèle ici comment cette connexion a pu s’opérer dans le cadre de sa propre recherche et comment des étudiants ont tiré parti de cet apprentissage.

Mon arrière grand-mère maternelle était chiffonnière, -"biffine" comme on disait alors dans le langage populaire de Paris-, ma grand-mère, marchande de quatre saisons, ma mère ouvrière, comme mon père. Je n’ai pas connu cette arrière grand-mère, mais sa fille -ma grand-mère- m’a laissé entrevoir la culture qu’elle a reçue. Ce que je retiens de ma grand-mère -que j’allais voir travailler rue Nationale dans le 13ème arrondissement quand j’étais lycéen- c’est sa joie de vivre jusqu’à sa mort dont j’ai assumé toute la plénitude. C’est avec elle et avec mes parents que j’ai appris à chanter, à danser, à manger, à rire, à souffrir et à être solidaire avec les autres.
Dès lors, on comprendra que j’ai d’emblée accepté de participer, à ma manière, comme questionneur "empathique" à la Sorbonne, au remarquable travail de recherche accompli par les militants du Quart-Monde, les volontaires et les universitaires. Leur livre sur le croisement des savoirs m’a paru tout à fait important et j’ai annexé plusieurs textes sur ce sujet à mon site Web du Centre de Recherche sur l’Imaginaire Social que je dirige. J’ajouterai dans quelque temps cet article , sans doute développé, accompagné de plusieurs évaluations d’étudiants ayant suivi cet enseignement.

C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de créer une unité d’enseignement de second cycle en sciences de l’éducation dans mon université Paris 8, pendant deux ans, dès la rentrée 1999-2000.

La mise en oeuvre de l’unité d’enseignement

Cette unité d’enseignement de deuxième cycle a réuni une trentaine d’étudiants, d’âge plutôt supérieur à la moyenne, dont plusieurs travailleurs sociaux, éducateurs ou enseignants. Un certain nombre avaient connu une situation existentielle assez proche de la pauvreté.

J’ai voulu organiser cette unité d’enseignement suivant le mode de travail en recherche-action existentielle que je recommande pour tout ce qui concerne la vie affective des groupes. J’ai donc demandé aux étudiants de se regrouper en équipe de travail de cinq à six personnes à partir des cinq thèmes constituant la structure du livre sur le croisement des savoirs. Chaque équipe devait explorer l’ensemble de cette recherche et la replacer dans le cadre de la méthodologie générale de la recherche-action. Elle devait également partir de l’implication de ses membres, en explorant et en partageant leur histoire de vie. Chaque équipe faisait un travail approfondi sur le thème choisi, sans s’interdire d’entrer en "échoïsation", comme dit Jacques Cosnier , en fonction de leur propre vécu. Chaque équipe a tenu son journal d’équipe au fil des séances, suivant la méthode du "journal d’itinérance" que je préconise. Elle a présenté, lors des dernières séances, le résultat de son travail, en s’efforçant d’être pédagogue pour l’ensemble du groupe....Par ailleurs, chaque membre de l’équipe avait à écrire une fiche de lecture sur un des livres recommandés, dont évidemment "Le Croisement des savoirs" qui a fait, dès lors, un "bond" d’achat à la librairie de l’université. Il faut signaler une innovation importante. Au moment des exposés de fin d’unité d’enseignement par équipe (tous les étudiants ont pris la parole dans chaque groupe), deux acteurs-auteurs de ce livre sont venus, chaque semaine, discuter avec les étudiants. Je tiens à les en remercier chaleureusement.

Pour ma part, pendant les séances de travail, j’ai visité régulièrement chaque équipe pour m’entretenir avec elle et aider ses membres à clarifier sa réflexion et sa méthode de travail.
Les points forts

La connaissance de la grande pauvreté

Celle-ci est d’autant moins connue qu’elle se trouve, parfois, à la une des journaux. Les médias n’expriment trop souvent, que le spectaculaire nécessaire pour séduire les lecteurs. Dès lors, les drames et la mise en scène du malheur quotidien s’affichent au détriment des particularités culturelles de ceux qui la vivent.
Le travail effectué par les étudiants souligne justement les caractéristiques propres à l’expérience de la grande pauvreté. Nombreux sont les étudiants qui découvrent ainsi, dans le cours des différents exposés, la variété et la richesse d’une culture sous-estimée.

La résurgence de souvenirs d’enfance et l’analogie de situations

Plusieurs étudiants ont vécu dans leur enfance des situations analogues. Quelques-uns sont même issus de ce milieu, comme Pierre, cet animateur social d’une cinquantaine d’années, qui a revécu dans les discussions, sa situation difficile d’enfant et d’adolescent en Bretagne. On parle d’événements, de pratiques, de liens sociaux qui ont fécondé la jeunesse de plusieurs étudiants. Ceux qui sont directement concernés y font largement écho. Les autres sont touchés par l’authenticité des propos. Plusieurs assimilent des moments de leur existence à des situations propres au peuple de la misère, par exemple pour Jean, qui nous raconte sa dérive vers la position de "sans-domicile fixe" dans


[1Jean-Marie Barbier, Olga Galatanu, Les savoirs d’action. Une mise en mots des compétences ?, Paris, L’Harmattan, 2004

[2Howard Gardner, Les intelligences multiples, Paris, Retz, 1998

[3Daniel Goleman, L’intelligence émotionnelle, Paris, J’ai lu, 2003

Messages

  • je ne désire pas répondre "scientifiquement" à cet article de René barbier, simplement saluer ici cet extraordinaire temps fort dans notre cursus de licence qu’a été ce travail sur le "partage des savoirs" proposé par mr Barbier. Il nous aura permis de réfléchir de manière novatrice sur un sujet dont nous pensions, à force d’en entendre parler, de le vivre même, d’une certaine manière, qu’on en avait déja fait le tour ! Mr Barbier nous a surpris, poussé dans nos retranchements, ouvert d’autres angles de vue, proposé une perspective nouvelle.
    Merci donc à ce grand professeur, dont je n’oublierai pas de sitôt le profond humanisme.
    Béatrice gabriot

  • Ce que raconte le PNUD,FED,BANQUE MONDIALE,par des stats ,des courbes,etc ne sont que des travaux justifiants des places de fonctionnaires,au service d’une propagande occidentale ,sur l’effort des pays riches pour contrecarrer l’effet de pauvretee.

    Il serait beaucoup plus adequate de ne pas enlever la dignite du pauvre et de fait lui faire assumer sa condition d’humain .

    En vivant avec lui,on peut lui renforcer ses energies de pertes dus aux desespoirs et de fait retablir une conscience positive de lui meme:etablir un dialogue ,agir avec lui dans sa sphere de vie.Ne pas l’eduquer c’est l’honnorer du respect de ses conditions et de fait lui donner de sa valeur un autre sens aux antipodes de dons,d’aides,materiels,de denegations de ses propres savoirs !

    EUGENE chercheur independant en anthropo

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