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L’arbre selon Krishnamurti et Arne Næss

jeudi 27 juillet 2017, par René Barbier

Depuis mon adolescence, Je suis obsédé par la question du réel.
Qu’est-ce que la nature, le cosmos, le monde vivant avec ses formes multiples et infinies ?
Quelle est l’origine et le destin du réel, quelle est sa nature ?
D’où vient-il, ou va-t-il, selon quels modes d’expression ?

J’ai abordé ce questionnement dans un chapitre épistémologique de mon livre L’Approche Transversale, l’écoute sensible en sciences humaines (Anthropos, 1997)

Les innombrables lectures que j’ai pu faire à cet égard, en philosophies, dans les sciences les plus diverses, dans les spiritualités les plus légitimes, me conduisent à penser que tout se résout par des formes, des Gestalts, en relation et en interdépendance, à partir d’un vide absolument inconcevable.
Chaque gestalt nait de ce vide et y retourne inéluctablement.

Nous sommes complètement ces formes humaines qui portons également la nature de ce vide vers lequel on retourne après notre séquence éphémère d’existence.
Le bouddhisme traditionnel dans le sutra du Cœur l’exprime bien en disant que la forme est Vide et que le Vide est forme ( voir « le sutra du cœur » dans le livre Bouddha philosophe de Han De Witt et Jeroen Hopster, L’iconoclaste, 2016, p.50-51)

Que suis-je donc sous ma forme humaine éphémère, doté d’une complexité dont on n’a pas fini de sonder la profondeur comme celle des innombrables gestalts du vivant.
À cette question Krishnamurti répondait qu’il ne savait pas qui était Krishnamurti et si on le poussait un peu plus qu’il n’était rien.

Le réel est ce vide inconnu et inconnaissable.
Il suscite notre monde l’imaginaire.
À partir de cet imaginaire, nous construisons volontairement la réalité par le biais du symbolique métaphorique et conceptuel, réduction en éventail inversé de la richesse du réel.

La réalité est cette partie du réel tamisé par le symbolique et liée à l’expérience singulière de chacun face au monde environnant et aux prises avec son monde intérieur.

Arne Næss nous précise bien, dès le premier chapitre de son livre sur La réalisation de soi, Spinoza et l’écologie profonde, suivi de « l’expérience du monde » par Stépane Dunand, édition Wildproject, 2017) que la connaissance est toujours reliée au lieu où elle se joue comme chez lui dès son plus jeune âge son enfance. À Tvergastein, une cabine de montagne dans le massif d’Hallingskarvet en Norvège où il développa un certain nombre de ses idées et vécut pendant un quart de sa vie. François Jullien rejoint ce questionnement en élaborant le concept de « paysage » dans son œuvre.
Michel Maffesoli nous affirme que « le lieu fait lien » (M.Maffesoli, La parole du silence, Cerf, 2016, p.87).

Toute réalité est une expérience personnelle qui met en jeu une infinité de gestalts externes/internes.
Mais la réalité laisse échapper absolument la connaissance de la nature du réel. Elle n’en dit que scientifiquement des structures mathématiques abstraites, autres formes de gestalt.

Spinoza nous propose la connaissance d’un troisième genre comme aboutissement d’une raison philosophique intuitive s’ouvrant sur Dieu ou la Nature (Deus silve Natura). Natura devant être conçu comme Naturans, en création et devenir.

L’arbre, une interrogation abyssale

Il y a vingt-cinq ans le professeur Gaston Pineau de l’université de Tours en moi, à l’université Paris 8, nous avons créé un groupe de recherche sur l’écoformation (le GREF,http://www.barbier-rd.nom.fr/GREF.html) qui visait à élaborer une nouvelle voie de recherche en rapport avec l’écologie et l’éducation. Nous avons publié plusieurs recherches et formé des chercheurs d’exception. Parmi ces derniers une jeune praticienne des classes de mer, Dominique Cottereau. Elle a soutenu des travaux remarquables qui ont été édités, parmi lesquels À l’école des éléments. Écoformation et classe de mer, avec une préface de Gaston Pineau (Chronique sociale, 1999, 130 pages).

Dominique Cottereau dans la foulée de Gaston Pineau développe l’écoformation et réalise l’éco-naissance proposée par ce dernier dans la préface de son livre. Inspirée de Francisco Varela et son « énaction », — la cognition incorporée couplée avec son environnement —, l’éco-naissance se révèle être une relation personnelle et expérientielle à la nature qui nous inspire une logique autre : « elle est d’abord d’ordre énergétique, massive, massante, subtile, unifiante. Elle fait buter la logique et le langage humain prosaïque. Elle rend enfant, c’est-à-dire sans parole (infans) » (G.Pineau p.9).
Ce dont je veux parler ici fait partie de cette conception de l’écoformation et de l’éco-naissance. Elle prend appui chez moi sur la sagesse non-duelle de Krishnamurti mais aussi sur la philosophie de la gestalt de Arne Næss.

De l’arbre

L’arbre est l’exemple que je prends pour étayer ma pensée avec la vision du monde de ces deux auteurs.
Dans les années 1970, j’avais écrit cet aphorisme : « l’arbre est une fêlure qui sépare deux mondes » (in Simplement toi, Avel Nevez).
Je pense que l’arbre est une passe. Une voie entre la réalité et le Réel, entre l’imaginaire et la Profondeur.

Quand je dis « un arbre » j’ai le sentiment que je le connais et cela me rassure. Une lucidité plus radicale me troublerait trop. 
Mais en fait, ce n’est qu’une nomination abstraite, une façon de parler pour distinguer cet arbre d’un pylône, ou d’un geyser.

Si je suis un peu cultivé en botanique, je préciserai que c’est un chêne ou un peuplier par exemple.
Si je deviens un spécialiste des arbres, je pourrai analyser sa structure interne, son âge, le circuit de sa sève des racines jusqu’aux feuilles.
Fasciné par les oiseaux, du geai des chênes je distinguerai parmi les espèces proches d’autres passereaux (source Wikipedia) :
La Pie bavarde (Pica pica), un peu plus grande, au plumage noir, au ventre blanc, avec une tache ovale et blanche sur chaque épaule, une queue longue et noire à reflets pourpres et verts ;
Le Casse-noix moucheté, de la même taille que le Geai, au plumage brun foncé moucheté de blanc, avec une calotte brun foncé sur la tête et le dessous de la queue blanc.
La Huppe fasciée (Upupa epops) qui se distingue du Geai des chênes par un bec beaucoup plus long, un plumage plutôt rose orangé, noir et blanc sans trace de noir et une haute touffe de plumes orangées.

Si je suis un menuisier ou un charpentier je le verrai comme pouvant être utile pour la construction de ma maison.
Si je suis un poète sentimental, je pourrai croire que c’est un arbre « joyeux au mélancolique » suivant mon humeur.
Si je suis un amoureux de la nature, je défendrai son existence et j’apprécierai de m’adosser contre son tronc et de me servir de son feuillage comme d’une ombrelle.

Ainsi l’arbre n’est pas le réel mais un mot connoté par mon expérience qui nomme une passe entre ce réel et mon imaginaire, la signification conceptuelle liée à ma Culture et à ma langue.

Peut-on avoir une autre vision de l’arbre ? Une vision pénétrante ? Une perception directe de la réalité qui toucherait au réel-arbre au-delà des images et des concepts qui l’engluent ?

Dans son œuvre Krishnamurti, presque dans chaque livre, nous parle de cette autre façon de voir, d’observer sans choix ce qui est et devient.
Pour lui c’est un exemple-type de notre mode habituel de sentir et de nommer qu’il nous faut dépasser, sans en nier l’utilité fonctionnelle, pour faire l’expérience singulière de  l’Otherness ou Autreté. Cela s’appelle méditer.

Je commence maintenant à penser que lorsque je ne fais rien de ce que je veux faire il se fait quelque chose d’important dans ce que je ne fais rien.

Écoutons Krishnamurti à ce sujet ;
"Lorsque je regarde un arbre, il y a l’arbre et moi qui le regarde - deux faits séparés. Je regarde cet arbre, je suis l’observateur avec tous mes souvenirs, mais infortune, toutes les histoires de l’homme, et l’arbre est la chose observée. Cela n’est certainement pas "voir" l’arbre, bien qu’il y ait un fait visuel. Pour voir l’arbre dans le sens que je donne à ce mot, l’observateur doit disparaître.
(...)
Si je puis vous suggérer quelque chose - mais ne vous croyez pas obligé de le faire - regardez un arbre cet après-midi, restez tranquillement avec lui. Ne prenez pas un livre dit une radio pour vous asseoir sous l’arbre, allez-y seul. Restez avec lui en silence, asseyez-vous et observez sans pensée, sans inquiétude, sans peur ni sentiment de solitude. Et vous constaterez combien vous êtes troublés, comme vous vous agités, comme votre esprit est sophistiqué et citadin. Mais si vous pouvez laisser tout cela tranquille et demeurez assis calmement - sans rêvasser ni vous mettre en extase sur des bêtises, mais en regardant -, vous verrez vous-même qu’il n’y a ni observateur ni chose observée : alors seulement est la beauté
".(Jiddu Krishnamurti, conférence à Saanen du 10 juillet 1965, reprise dans Renaître chaque jour, Presse du Châtelet , 2015, pages 110 et 111). 

J’ai choisi un arbre dans le cimetière du Père Lachaise pour faire cette expérience. Sentiment très reposant, d’unité, de silence agrandi.

Sous cet angle je peux dire que Krishnamurti est « l’homme de l’arbre » (René Barbier, http://www.barbier-rd.nom.fr/KrishnamurtiHommedel’Arbre.html )

Arne Næss, d’une façon très complémentaire et proprement philosophique, nous parle pareillement. En cela il se distingue des philosophes français comme Luc Ferry qui n’ont rien voulu comprendre à l’écologie profonde (voir mon article http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article2339).
Arne Næss prend aussi l’exemple de l‘arbre pour nous faire réfléchir sur la distinction sujet/objet dans son ouvrage-clé déjà cité (p.69).
" À un niveau superficiel, on peut éluder les problèmes posés pas ces perceptions contradictoires à l’aide de jeux de langage. « L’arbre présente telle ou telle apparence pour moi », « Je perçois l’arbre de telle ou telle manière. On reconnaît ainsi l’existence de plusieurs types de perceptions, Et il n’y a donc aucune contradiction à ce niveau.Essayons de comprendre le processus : une personne P1 fait l’expérience d’une image E1 à l’intérieur de sa conscience : Un arbre qui présente un certain nombre de caractéristiques. Une personne P2 fait l’expérience d’une image E2, une personne P3 d’une image E3, et ainsi de suite. Les expériences E1, E2, E3, etc. sont toutes différentes. du monde extérieur auquel P1, P2 et P3 sont confrontés peut être le même ; ses propriétés sont des qualités premières, que la physique contemporaine est la mieux placée pour décrire. Nous sommes donc en présence de quatre arbres, un dans le monde extérieur, et trois arbres perçus par les différentes personnes. Quand personne ne regarde l’arbre, les trois arbres perçus disparaissent seul demeure l’arbre du monde extérieur.

Cette interprétation du rapport sujet/objet est de nature non-duelle. Elle fait partie d’une philosophie qui dépasse les frontières et qui donne du sens à d’innombrables personnes en Orient comme en Occident.
Arne Næss ne refuse pas ses références à la pensée du bouddhisme, de l’hindouisme (Gandhi) ou de Spinoza. Ce qui ne l’empêche pas de présenter ses propres critiques.
J’ai pu apprécier à quel point sa pensée se rapproche de celle de Krishnamurti dans son élaboration de l’écosophie et l’écologie profonde.
Arne Næss nous propose une philosophie authentique en tant qu’Occidental norvégien qui s’appuie sur une discussion d’autres théories et une argumentation rationnelle. En cela il ne s’éloigne pas de l’Occident comme Krishnamurti qui exclut la pensée et le concept pour approcher le Réel. Mais ils ont tous les deux en commun de s’appuyer sur l’expérience singulère dans la perception de la réalité.

Tout un champ de concepts est soutenu par Arne Næss.
C’est avant tout une philosophie de la gestalt, c’est-à-dire de la forme. On l’a vu dans le bouddhisme le vide est forme et réciproquement. Il faut imaginer la forme comme le résultat avant tout d’un champ de relations dans un englobant qui s’actualise et se singularise en situation et se potentialise et s’universalise quand elle disparaît. Mais le processus est incessant. De nouvelles situations apparaissent, de nouvelles formes aussi. Car la vie est mouvement. L’identité substantielle est l’illusion d’une stabilité. Le voyage à l’étranger transforme le voyageur au moins s’il sort un peu des enfermements touristiques. Que serait François Jullien comme intellectuel sans ses séjours en Asie ? ou François Cheng sans son existence en France ? Encore faut-il comme le dit François Jullien pouvoir rester « disponible » c’est-à-dire ouvert à tout ce qui survient. En cela la vision pénétrante de Krishnamurti fait totalement écho.

Arne Næss prend l’exemple du triangle ou de la mélodie musicale pour expliquer le terme gestalt qui affirme que le tout est supérieur à la parte. Le triangle est plus que trois segments de droite. On le « voit » avant de le définir. La mélodie plus que les notes qui se suivent mais s’inscrit dans l’ensemble d’une expérience personnelle spontanée. « Si quelqu’un entend une « partie » d’une mélodie connue, l’expérience spontanée est colorée par les attitudes envers cette mélodie dans son ensemble et par de nombreuses circonstances passées et présentes » (p.80 de La réalisation de soi ).pour Arne Næss « le monde des contenus concrets a un caractère de gestalt, et non un caractère atomique. (contrairement à Ludwig Wittgenstein, p.77 et 252)
C’est la raison pour laquelle un des concepts majeurs de Arne Næss est celui d’expérience.
"Notre expérience du monde dépend de l’état dans lequel nous nous trouvons" (p.64). Elle se présente comme une série de gestats. Elle s’étaye sur une non-séparabilité entre le sujet et l’objet de son observation. Elle devrait s’écrire avec un point d’exclamation, en philosophie, note Stéphane Dunand à ce propos citant Arne Næss (p.251).
Toute une série de concepts sont réinterprétés par Arne Næss à partir de sa philosophie de la gestalt et de l’expérience : la relation, le sujet/objet, le monde intérieur/extérieur, le processus, l’interdépendance, la valeur, l’ontologie, la duplication, le je, l’ego, le soi, l’identification, l’altruisme etc.

Sa pensée aboutit à nous proposer une plateforme d’écologie profonde (p.44-47).
« Le bien-être et épanouissement des formes de vie humaines et non-humaines de la terre ont une valeur en elle même. C’est valeurs sont indépendantes de l’utilité du monde non humain pour les besoins humains.
La richesse et la diversité des formes de vie ont une valeur en elles-mêmes et contribuent à l’épanouissement de la vie humaine et non-humaine sur Terre.
Les humains n’ont pas le droit de réduire la richesse et la diversité biologique, sauf pour satisfaire des besoins vitaux.
L’épanouissement de la vie et des cultures humaines n’est compatible qu’avec décroissance substantielle de la population humaine.
L’épanouissement des formes de vie non humaines requiert une telle diminution.
L’interférence humaine actuelle avec le monde non humain est excessive et nuisible, et la situation empire rapidement. 
Les politiques doivent donc changer. Ces changements politiques affecteront les structures économiques, technologiques, et idéologique de la société à un niveau fondamental. La société changera en profondeur et rendra possible une expérience plus joyeuse de l’interdépendance de toutes choses.
Les changements idéologiques passent par l’appréciation d’une bonne qualité de vie plutôt que l’adhésion à des standards de vie toujours plus élevés. Il y aura une profonde conscience de la différence entre quantité et qualité. 
Ceux qui souscrivent aux points précédents s’engagent à essayer de mettre en application directement ou indirectement les changements nécessaires 
 » (p.44)

Il est patent que cette plate-forme va dans le sens de la profonde réflexion du Pape François concernant l’écologie dans son encyclique Laudato si (Loué sois-tu. Lettre encyclique Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune, Artège, 2015, 190 pages).
Il n’est aucun besoin d’être croyant pour adhérer à l’humanisme intégral qui se dégage de ce texte qui ne mâche pas ses mots critiques à l’égard de la société libérale et néo-libérale. On aimerait que nos philosophes qui se disent athées et conscients, dont je suis partie prenante, soient aussi radicaux dans leurs propos sur notre façon de vivre ensemble et de nommer les causes et les processus qui conduisent à notre destruction planétaire.

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