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L’image du troisième genre

jeudi 6 juillet 2017, par René Barbier

Lorsque l’on considère la vie imaginaire de l’être humain, on s’aperçoit qu’il existe chez lui trois types d’images.

Le premier type correspond à l’image consciente. C’est la représentation mentale de ce qu’on appelle habituellement la réalité.
Elle est de l’ordre en général de la reproduction du déjà connu..
Je vais en forêt, je vois des arbres au sens large du terme et si mes connaissances en botanique sont suffisantes je vais distinguer le chêne d’un peuplier. Ainsi je procède par détermination liée au langage de ma culture.
Cette image de reproduction implique un savoir le plus large possible.

L’Image créatrice n’est pas éloignée du déjà connu, contrairement à ce que l’on peut penser.
Car on crée un objet, un personnage, une situation la plupart du temps à partir d’éléments qui sont de l’ordre du déjà connu.
Dans le cas où le référent est un innommable comme l’amour, la vérité ou la justice, l’image censée le représenter et lui donner sens prend la forme d’allégorie, de fable, de parabole, de métaphore, de mythe et symbole.
L’Image consciente tient avant tout du passé et sa mémoire et du futur et son anticipation dirigée.
Certes elle est colorée par le jeu des pulsions et de l’inconscient, y compris l’inconscient social.
Dans le rêve, elle règne superbement mais sans grande originalité. On n’y retrouve des éléments de notre quotidienneté qui n’ont pas été résolus, qui nous ont frustré, que l’on a réprimés ou refoulés.
Les artistes doués d’imagination créatrice peuvent créer des formes inconnues mais qui restent plutôt en dehors de notre sensibilité. C’est le cas dans les films de sciences fiction.
L’écrivain Lovecraft du fond de son chambre crée la figure de Nyarlatotep, le Chaos rampant.
Son talent nous fait peut-être ressentir une étrangeté inquiétante comme dirait Freud. Mais il nous touche beaucoup moins que lorsqu’on voit des photographies de charniers des camps de concentration dans les livres.

Le deuxième genre d’image provient plus particulièrement de ce fond inconscient, notamment par rapport aux grandes questions de l’existence.
L’image est alors suscitée par le sens problématique de l’origine, de la finitude, de la vie, de la mort, de la souffrance, du plaisir, de la relation et de la communication etc.
Elle est aussi en grande partie fondée sur le déjà connu véhiculé par le langage..
Mais également elle charrie des images qui sont liés à ce que Jung appelle des archétypes, des matrices primordiales de l’inconscient collectif du genre humain.
Ces formes varient d’une culture à l’autre mais le fond semble être le même.
Le chrétien rêvera de Jésus-Christ, l’asiatique du Bouddha, le musulman de Mahomet. Chaque archétype produisant des mythes qui permettent l’élucidation imaginaire de questions insolubles.
Rêver c’est faire surgir en nous-mêmes des mythes imaginaires que chaque culture peut reconnaître, valoriser ou discuter.
Les poètes, dans la création de leurs formes langagières, articulent la reproduction et la création.
Les plus grand d’entre eux allègent leurs productions par une exploration imaginaire ouverte sur l’inconnaissable.

Le troisième genre d’image est d’un tout autre ordre.
Ni image reproductrice, ni image créatrice au sens habituel du terme.
Image de l’entre-deux, indéfinissable, qui débouche sur des horizons d’étrangeté.
J’en ai perçu la pertinence lorsque mon père est décédé et que j’ai placé son corps sur le lit.
Ce corps inerte, sans énergie, que je pouvais mettre dans les positions les plus dérisoires, me paraissait de toute évidence comme n’étant pas mon père.
Tout à coup mon père s’est éveillé en moi même comme forme symbolique dont le signifié était innommable. Mais l’image qui se mettait en forme en moi à cet instant n’était ni la reproduction de l’existence concrète de mon père ni la création d’une existence future à laquelle les religions veulent nous faire croire.
C’était une image sans forme et sans contenu, une image absente, indéfinissable, mais avec une charge de sensibilité très importante. Jamais le mot mon père a pris une telle ampleur dans ma conscience. Peut-être de la même manière lorsque l’esprit méditatif de pleine conscience réalise que l’arbre n’et ni un chêne, ni un peuplier, mais une présence, un être au monde de l’esprit.
J’ai su immédiatement que cette image mentale de l’entre-deux, entre la vie et la mort, entre la reproduction et la création, était à l’intérieur de moi-même pour toujours.
Elle allait également durer. Par elle, on parlerait de lui dans la famille chez sa petite fille, et son arrière petite fille et plus encore si la saga familiale pouvait continuer.
Un jour cependant elle s’évanouira à jamais dans un Vide sans nom.
J’ai mieux compris l’importance des albums de photos de famille.
Et chez les grandes familles, celle des tableaux des ancêtres.
La figuration dans ce cas sert en quelque sorte de tremplin pour susciter en soi-même l’image mentale de l’entre-deux.
Ainsi je n’ai pas connu mon grand-père maternel. Je ne connaissais de lui qu’un portrait photographié.
Mais on m’en avait beaucoup parlé, en bien, dans ma famille qu’il avait influencée si puissamment.
Je me suis fait de lui une image mentale qui à la fois se rapportait à l’histoire familiale, à cette photographie mais en même temps la dépassait complètement pour ressentir le symbole du grand-père porteur de valeurs humaines qui m’ont formé.
En revenant vers l’état de rêve, on s’aperçoit qu’il nous arrive parfois d’avoir ces images mentales dont la figuration est absente mais la présence évidente.
C’est à mon avis le cas dans les grands rêves. Ceux qui donnent une direction fondamentale sur le sens de notre vie singulière.
Les reconnaître, et en prendre conscience au réveil, est une source de connaissances sans limite.
L’image du troisième genre nous fait mieux comprendre l’imagination de ceux qui ont la foi et ne peuvent rien dire vraiment de ce qu’iles éprouvent. Mais également des grands méditants non dualistes qui s’expriment en termes de Vide, de Nirvana, de Satori, de Tao.
L’image du troisième genre évolue dans un monde spatio-temporel complètement nouveau, un autre niveau de réalité dans un Tiers Caché dont parle Basarab Nicolescu. Elle est engendrée peut-être dans cette zone de non-connaissance du sommeil profond, sans rêve a priori. Elle touche au Réel avant que l’imaginaire habituel ne tisse la réalité par le langage.
Elle joue dans l’extase mystique avant même toute expression, nécessairement réductrice par rapport à la richesse de son vécu. Elle fomente l’intuition liée au sensible sans exclure la raison du sage philosophe qui nous propose la connaissance du troisième genre comme Baruch Spinoza. Elle est présence évidente au delà du temps et de l’espace. N’est-ce pas celle du « je suis » vécu par le jeune Carl Gustav Jung lorsqu’il en prend conscience soudain en se démarquant du même coup des injonctions codées à croire ou de pas croire de son père pasteur.
La reconnaissance de l’image du troisième genre et de la poésie qui en émane paraît être la source indispensable du devenir de notre humanité.