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Lucidité radicale

lundi 17 juillet 2017, par René Barbier

C’est une chance inouïe que d’être né, puis être devenu un humain sur cette terre. Une chance qui ne reproduira plus jamais, oubliée à jamais pour l’éternité.
Certes, en philosophe, conscient de la cosmogénèse et de sa manifestation d’anthropogénèse, on peut en avoir une idée. Et du même coup l’idée complémentaire de la finitude totale du monde fini.
Dans ce cas on pense que le moi, l’ego, n’existe pas.
Mais cela reste de la pensée. Certes difficile à accepter mais ouverte à toutes les hypothèses de salut, y comprises philosophiques.

Il en va tout autrement lorsqu’on réalise dans le fond de notre existence le fait du « jamais plus » comme dit Vladimir Jankélévitch.
Soudainement ce n’est plus la pensée qui est là. Elle éclate. Seul survient l’abîme de l’être, le non-être vécu radicalement.
Nous ressentons l’inexistence, la disparition de tout ce qui est sous formes différentes.
Notre corps se voit et se vit projeté et éparpillé dans un nombre infini de grains d’énergie-matière formant une totalité dynamique. Plus rien n’existe de nous-même. Une béance absolue.
L’être humain atteint à ce moment le sommet de son sens de l’élan vital. « Tout va vers la mort et vers le froid » comme l’écrit Eugène Guillevic.
Un enjeu fondamental pointe à cet instant, dont nous ne sommes pas maître parce qu’il n’est pas de l’ordre de la pensée mais du mystère.
C’est une découverte de « l’Ouvert » dont parle Rainer-Maria Rilke. 
Il ne s’agit pas d’une hypothèse de pensée comme celle des physiciens dans le paradoxe EPR. On ressent plutôt un bouleversement à l’intérieur de nos cellules, de nos neurones. Une incompréhension qui suit une panique sans nom.
Certains ne semblent pas avoir vécu ce passage, quand ils parlent de NDI et de la succession de représentations imaginaires qui conduit vers une pleine Lumière.
Mais justement ils ne sont pas morts puisque ils sont « revenus » dans leur corps pour décrire leur aventure spirituelle.
A mon sens rares sont les personnes qui de leur vivant ont ressenti cette finitude totalisante de l’existence.

Une drôle d’expérience.

Dernièrement, en descendant la rue des Pyrénées dans le 20e arrondissement de Paris, j’ai eu une expérience questionnante. Tout à coup, moi-même comme les gens qui étaient autour de moi, se sont transformés en éclairs de lumière, formant un flux continu qui se déroulait dans un espace temps inconnu. Nous étions reliés, confondus, mais en même temps je pouvais distinguer chaque forme de ce flux.

Qu’est-ce que disparaître à la surface du monde ? Qui disparaît ou s’absente ?
Qu’est-ce que la forme vivante ? De quelle nature est-elle constituée ?
Qu’est-ce que la mort individuelle et la finitude radicale de tout ce qui est ?
Où va l’univers à la fin des temps cosmiques et en fin de compte, d’où vient-il ?

Les savants astrophysiciens répondent parfois à cette question mais dans l’incertitude.

Du supposé Big Bang à l’extinction de tout ce qui existe ou de ce qu’on imagine dans un raffinement mathématique (multivers) : galaxies, étoiles, planètes, mondes minéral, végétal, animal, humain, rien ne résiste ou ne demeure. Tout se transforme au sein d’un vide qui inclut toutes les formes inimaginables. Le bouddhisme l’affirme : le vide est forme et la forme est vide.

Dans le monde vivant la mort semble être la clôture définitive de toute existence. Apparemment acceptée par le monde animal, elle est impensable dans l’inconscient humain nous dit la psychanalyse. Depuis l’origine de l’humanité tant d’histoires sont racontées pour transformer le fait de mourir, de la disparition d’une forme pour une apparition sous une autre forme toujours vivante.

Toutes les religions du Livre sont fondées sur ce processus existentiel. Toutes nient la disparition radicale dans le plus rien. Cette résistance absolue du vivant humain au non-être aboutit aux abominations, aux charniers et holocaustes de toutes les dictatures. Aujourd’hui DAECH, hier l’Inquisition catholique ou plus simplement les génocides et ethnocides meurtriers, comme la raison mortifère qui a envoyé une bombe atomique sur deux villes japonaises.

Les artistes et les poètes sont concernés par le processus. Leur imagination active constitue un tremplin exceptionnel pour inventer des formes expressives de négation. Il semble aussi que les scientifiques leur emboîtent le pas en affirmant que « la vie est l’ensemble des forces qui luttent contre la mort » (Bichat). Mais viendra un jour où toutes les forces de vie auront disparu de la surface du monde connu ou connaissable. Le soleil sera devenu une naine blanche, notre galaxie ira s’éteindre dans un vide sans frontière ou absorbée par un « Trou noir ». Nos petits riens encore quantiques deviendront le grand Rien dont nous ne savons rien, ni de son origine, ni de sa nature, ni de sa fin.

Blaise Pascal ne l’a-t-il pas pressenti lorsqu’il réfléchissait, non sans une certaine angoisse, aux espaces infinis ?
Toute création, même artistique, n’est que l’expression de rien, du rien, pour rien, comme le pense le peintre anglais Francis Bacon célébré par Michel Leiris ou Gilles Deleuze.

Il y a quelques années, dans un coin perdu de Touraine, je me suis retrouvé pour des raisons de recherche scientifique, dans un petit monastère orthodoxe.
Le petit cimetière qui jouxtait le bâtiment principal, et plus ou moins en friche, contenait très peu de sépultures. Mais quelle surprise ai-je éprouvée lorsque l’une d’elle a révélé le nom de Yul Brynner. Cet acteur américain, très connu pour les péplums hollywoodiens dans lesquels il avait joué dans les années 70-80, se trouvait là, enterré, dans un incognito presque total.

Il m’arrive souvent aussi, lors de ma promenade méditative du matin, dans le cimetière-parc du Père-Lachaise, d’aller saluer la mémoire du sociologue Pierre Bourdieu, dont la tombe difficile à trouver, se trouve quelque part, à quelques mètres du célèbre Brillat-Savarin. A la voir aussi peu fleurie, désertée, je réfléchis à la renommée de ce prestigieux chercheur en sciences sociales qui régnait en maître dans les années 1970 lorsque je préparais mon doctorat de sociologie sous la direction de son collègue de la même école de pensée Jean-Claude Passeron.

Si Bourdieu n’est pas encore complètement perdu de vue parmi les chercheurs en sociologie, qu’en sera-t-il de son souvenir et de son influence dans une centaine d’années et plus encore dans un millier d’années ?
On cite encore Homère ou Platon, mais leur existence lointaine n’est rien par rapport au temps cosmique.

A cet égard « tout n’est que vanité » comme dit l’Ecclésiaste.

Il faut avoir la foi comme le poète chrétien Christian Bobin pour imaginer une autre destinée du vivant. Mais la foi n’est-elle pas le mystère le plus extravagant de l’imaginaire ? Le philosophe Michel Onfray tente une interprétation hédoniste dans son livre Cosmos. Mais plus encore son petit recueil dédié à sa compagne décédée, Un requiem athée, nous en dit beaucoup plus sur son attitude profonde à l’égard de ce qui advient du vivant et des morts.

Qu’est-ce que la foi qui sauve pour un philosophe athée comme André Comte-Sponville ? Que peut dire le penseur devant la mort innocente d’un enfant comme le proclame Marcel Conche ? Peut-on réellement se satisfaire de la conclusion de Vladimir Jankelevitch nous affirmant que le fait d’avoir vécu sur cette terre est un donné éternel, ineffaçable.

Chez l’être spirituel sans dogmatisme, toute séparation se dissout dans le Rien, le Vide, inconnaissable, à commencer par la pensée. La méditation sans objet n’est pas philosophie mais expression vécue de la sagesse où la finitude est accomplie jusqu’à la racine. Sur ce point, la sagesse de Jiddu Krishnamurti rejoint paradoxalement la philosophie politique de Cornelius Castoriadis. Tout ce qui est venu au monde est condamné à disparaître avec le monde. Le passé est une histoire qui s’effrite et se dissout avec le temps. L’espace-temps lui-même s’évanouit dans la nuit de l’inconnaissance.

Mais alors, que signifie l’Œuvre ? Qu’elle soit littéraire, poétique, artistique, scientifique, politique, spirituelle etc.?

Une donnée de l’imaginaire liée à la dénégation humaine de la finitude individuelle, collective et cosmique. Ou une émergence sur le plan symbolique d’une résilience à toute finitude prenant appui sur l’inconnu de la création ? 
D’un côté nous trouvons la sagesse tranquille et non-duelle d’un Ramana Maharshi ; de l’autre la consécration de la vie entière d’un artiste comme Bernard Palissy brûlant jusqu’à ses meubles pour mettre au jour sa création.

Pour moi, qui aime tant l’humour au coeur même du désastre, il s’agit d’un grand rire d’un dieu imaginé qui danse avant de disparaître aussi dans une ultime pirouette. Une nécessité, peut-être à notre niveau d’existence, d’un champ de poussières de mots, d’images, d’actions prenant formes dans un espace-temps minuscule et ridiculement vain, en rapport avec ce qui est emporté dans le flot du devenir.

Mais peut-être faut-il cette zone de non-savoir et de finitude radicale d’une spiritualité laïque pour frôler une joie paradoxale au fond du non-sens de l’existence ?

Une joie pour rien et de rien, si ce n’est reliée à l’attention vigilante à la vie qui se déroule d’instant en instant, en chacun d’entre nous, pour le meilleur et pour le pire, avec sa croyance toujours renouvelée dans la nécessité de la création d’un monde symbolique plus juste et pertinent, avec tous les autres reconnus comme des frères de reliance, et digne d’un être humain perdu dans l’univers.

C’est au moment où l’on atteint ce point d’existence qui se vit comme un cataclysme intérieur sans aucun recours possible que un « je ne sais quoi que l’on atteint d’aventure » comme dit le mystique Jean de la Croix, peut advenir. Non une éblouissante lumière que les mythologies contemporaines du salut nous proposent mais simplement une paisible indifférence dotée d’une étrange paix soyeuse. Une sorte de « c’est ainsi » comme un Fiat Lux qui se renverse en son contraire, en nuit obscure et sans rivage. Une sérénité qui exclut la peur ou le désir, le passé ou l’avenir, tous les dieux et tous les diables. Une découverte de la Présence à soi-même et au monde, c’est-à-dire de la « personne » qui a pu retirer son masque et impossible à nommer. Un émerveillement en fin de compte sur et par cette Terre qui nous porte. Mais aussi une bougie qui s’éteint et retrouve sa profondeur d’inconnaissance.
Un ancien texte bouddhique peut nous servir de conclusion lucide
« Quand Fach Chang fut sur le point de mourir un oiseau poussa un cri perçant. Ce n’est que cela dit-il. »