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Le sens du travail et la génération Y

mardi 30 mai 2017, par René Barbier

Le sens du travail et la génération Y

Depuis quelques années la jeunesse se modifie. Il semble qu’un courant nouveau apparaisse qui prend des distances avec les présupposés et les habitudes acquises à l’égard du travail depuis longtemps.
La génération Y, est ce courant de la jeunesse qui ne correspond plus aux idées reçues. Cette jeunesse souvent cultivée n’accepte plus les conditions instituées par la société dominante et l’intérêt que l’on peut y trouver.
La génération Y est animée par plusieurs dimensions d’intérêt.

L’écologie
Contrairement à la jeunesse des années 80, celle qui avait suivi la jeunesse des années 70, plus politique, la jeunesse des années 80 s’était fait une réputation comme goldenboys. C’est-à-dire des gens très intéressés par la réussite sociale financière, quelle que soit l’entreprise et ses finalités, souvent au détriment des valeurs humaines plus généreuses.
La génération Y se démarque de cette jeunesse arriviste.
On est frappé d’abord par la dimension écologique de cette génération Y. La destruction de la planète par l’homme surpuissant et dominateur devient évidente. Les jeunes refusent maintenant cette direction de société. Il s’investissent davantage dans des technologies, des espaces scientifiques et économiques qui vont correspondent à une nouvelle donne dans ce domaine.

L’éthique
La génération Y est beaucoup plus soucieuse d’éthique que la précédente. Elle a conscience des inégalités sociales, des souffrances liées aux guerres et aux injustices mondiales et cherche des entreprises qui peuvent correspondre à des valeurs humaines plus authentiques. Les entreprises qui mutilent leurs salariés et les conduisent au burnout ou au suicide n’ont plus bonne presse parmi la génération Y, même si elles sont rémunératrices.

Vie privée, vie professionnelle
La génération Y n’entre plus dans cette idéologie du "tout entreprise" au détriment de la vie personnelle et familiale. Les jeunes professionnels veulent un équilibre entre leur vie de travail et leur vie personnelle et familiale.
À partir d’un certain âge ils veulent beaucoup plus se stabiliser et équilibrer leur sens de la vie. Il n’accepte plus de partir dans des entreprises qui ont leurs activités dans des zones déculturées, sans véritables relations sociales et d’ouvertures sur le monde.

Sens de la mondialisation interculturelle
La génération Y voyage beaucoup, rencontre des cultures différentes parle plusieurs langues et apprend à s’adapter, à sortir des stéréotypes et des préjugés de leur propre nation.
À un certain âge, les plus jeunes n’hésiteront pas à partir à travers le monde et se confronter à leurs premières épreuves, pour leur entreprise, pour des périodes de plus ou moins longue durée. Ils sont flexibles et rapidement mobilisables. Mais en même temps ils demandent beaucoup plus d’autonomie et de reconnaissance de leurs intérêts professionnels.
La hiérarchisation outrancière de l’entreprise pyramidale ne leur convient plus.
Ils acceptent de travailler en équipe, avec des outils informatiques, de développer une convivialité au sein de l’entreprise, d’échanger les idées et les ressources de chacun.

La jeunesse de la génération Y se démarque de plus en plus d’une jeunesse plus stéréotypée.

Celle-ci peut s’interpréter par plusieurs dimensions.

Les exclus
Une partie importante de notre jeunesse est exclue, rendues systématiquement marginale par la faillite scolaire et le manque de débouchés professionnels. Les emplois subalternes non valorisés, le culte des stars aux dépenses somptueuses proposés par les médias, les violences réelles et symboliques dans les quartiers périphériques et les banlieues, conduisent les jeunes souvent non diplômés vers de plus en plus d’exclusion et de marginalité. Quelques uns s’en sortent en passant à travers les filtres de l’Ecole et sont montrés du doigt, négativement par les autres et positivement par les nantis. Ils vivent souvent dans une contradiction forte liée à ce que le sociologue Vincent de Gaulejac nommait « la névrose de classe », une ambivalence entre leur origine sociale et leur statut professionnel acquis difficilement et encore incertain qui les place plus haut dans la hiérarchie sociale.
Parmi les exclus certains s’appuient sur leur créativité pour se faire reconnaitre, dans les arts, le sport, la politique, mais aussi la délinquance et la criminalité plus ou moins teintée d’obédience religieuse.

Les aliénés
Ce sont ceux qui ont eu la chance de trouver un emploi mais souvent dans des conditions de méconnaissance de la valeur créatrice de l’être humain. Ils gagnent plus ou moins leur vie mais demeurent soumis à la hiérarchie professionnelle, aux us et coutumes parfois dégradants, aux fins de mois difficiles. Ils n’ont pas droit à la parole dans l’entreprise et développent un ressentiment qui les pousse à des révoltes ou des soumissions loin des engagements politiques de leurs ainés. Beaucoup moins cultivés scolaire ment que d’autres jeunes, ils peuvent dériver facilement vers des partis séducteurs par leurs idéologies autoritaires et contestataires de la démocratie. Ils se réfugient dans les loisirs bon marché, l’attrait fanatique des sports spectaculaires, la culture émiettée et ludique d’internet.

Les prudents
Une part importante de la jeunesse cherche surtout un emploi sûr, même sans intérêt majeur du point de vue financier ou de développement personnel. Leur idéal c’est de devenir fonctionnaire greffier et plus tard greffier en chef. La fonction publique attire ces jeunes mais ne leur donne pas une envie de vivre. Il s’adaptent dans la résignation et attendent la retraite pour commencer à exister.
Evidemment cela ne concerne pas les jeunes gens qui choisissent délibérément la fonction publique par souci de l’intérêt général ou de la connaissance à partager entre tous. Mais ces derniers ont souvent fait des études, passé des concours difficiles, acquis des diplômes. Arrivés à l’âge de la retraite ils demeurent encore actifs dans les associations, le bénévolat.

Les slashers et les surfeurs
Les serveurs sont ceux qui ont compris qu’il fallait suivre la pente du monde si possible et rester au sommet de la vague, fût-elle de petite importance. Ils se font une petite place, là où ils s’installent. Ils jouent sur le qu’en dire-t-on et la reconnaissance médiatique. Leur intérêt est très égocentrique. Ils développent un sens hédoniste, de jouir immédiatement de la vie sans avoir peur de le faire au détriment des autres.
Les slashers savent passer d’une activité à l’autre sans aucune gène et sans scrupule. Inutile de vouloir compter sur eux. Ils sont toujours en partance possible. Il s’orientent vers les plus offrants susceptibles de valoriser leur demande. Mais cette dernière est toujours centrée sur eux, sans véritable intérêt collectif. Particulièrement apolitiques ils se disent souvent sans parti, sans convictions ni croyance et avec à la bouche facilement le « tous pourris » envers les politiques.

La génération Y évolue au milieu de cette jeunesse variée pour laquelle notre système social, économique et culturel, celui des adultes, n’accorde pas un véritable regard pour tenter un changement d’attitude. Elle peut emprunter apparemment certaine direction et discours des uns ou des autres mais avec une autre densité et un autre projet d’existence.

L’enseignant se trouve bien questionné au milieu de cette jeunesse multiforme. Ses outils pédagogiques ne conviennent plus et il le constate mais ne sait pas comment les modifier. Homme du livre et de l’effort pour réussir, il se trouve confronté à la fascination de l’outil internet et à son imaginaire social. Son autorité morale en prend un coup. Il se demande à quoi il peut vraiment encore servir.

Tout est à revoir et à restructurer dans la dynamique moderne d’une société d’espérance. Elle ne saurait être une société de la violence et de l’inégalité sociale, pas plus que celle nationaliste, policière et aux frontières fermées à double tour. Elle demande un sens de l’autre, de l’imagination, du projet politique à construire à plusieurs, en restant conscient des enjeux et critique à l’égard des dérives.
La génération Y représente un espoir mais aussi un risque si personne ne reconnaît vraiment son apport au changement. C’est vers un « projet d’autonomie » de Cornelius Castoriadis qu’il faut se tourner pour élaborer un projet politique, économique et technologique qui propose des limites discutées démocratiquement et des enjeux qui dépassent la sphère singulière. Des enjeux qui s’ouvrent sur un dépassement, lié à la complexité intrinsèque et inconnue, en fin de compte, de l’être humain.


Illustration, tableau d’Alain de Pontavice