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Préface à "LES ADOLESCENCES PERIPHERIQUES : une recherche-action intégrale/transpersonnelle à la favela du Coque à Récife" - Brésil.

vendredi 26 mai 2017, par René Barbier

Rares sont les recherche-actions à dimension transpersonnelle. Raison de plus pour souligner celle-ci, effectuée dans une favela de Récife au Brésil. Elle montre qu’un autre regard et une autre méthode de travail sociologiques permettent de saisir l’originalité de l’existentialité d’un population d’adolescents marginalisés par leur place dans la société.

Un chercheur a parfois la chance de découvrir une recherche extérieure qui lui pose une question troublante. Pourquoi n’existerait-t-il pas beaucoup plus de recherches comme celle qu’il vient de mettre au jour, dans les sciences humaines et sociales.
J’avais déjà rencontré cette question, il y a longtemps, lorsque j’avais eu connaissance de la recherche menée par des membres d’ATD-quart-monde avec des universitaires, publiée sous le nom de « croisement des savoirs » (Éditions de l’Atelier, Éditions Quart Monde, réédition 2008). Une de mes doctorantes, Geneviève Defraigne Tardieu, a effectué une recherche-action d’envergure relatant une longue pratique d’animation et d’histoire de « l’université populaire ATD-Quart-monde », à laquelle j’ai eu le privilège de participer en partie (Tardieu, « L’Université populaire Quart Monde. La construction du savoir émancipatoire », PUF, 2012, Prix de thèse René Rémond 2011 de l’université Paris Ouest Nanterre La Défense).

La recherche relatée aujourd’hui et animée par mon collègue de l’université de Pernambuc du Nordeste du Brésil, Aurino Lima Ferreira, est plus que jamais de cet ordre.
Il s’agit d’une recherche qui part d’une représentation sociale stéréotypée concernant les jeunes de la périphérie des villes, au Brésil, souvent dans les favelas.
Dans l’opinion courante on parle volontiers de violence, de drogue, de machisme, d’aliénation.
On ne parle presque jamais d’une ouverture beaucoup plus positive et créatrice vers de nouvelles formes de sociabilité, de « socialité » comme le dit Michel Maffesoli.
Qu’est-ce que l’adolescence vécue par les habitants les plus jeunes dans ces communautés marginalisées ? Que pensent-ils de leur vie, de leur joie, de leurs relations, du champ de leurs possibles, malgré la violence qui peut y exister.
Pensent-ils vraiment qu’ils sont enfermés, sans recours, dans un espace sans liberté et sans chaleur humaine ?
La recherche-action existentielle brésilienne prend à bras le corps ce questionnement. Elle se refuse à cloisonner la recherche dans un savoir purement rationnel, à dimension économico-sociale, sans ouverture vers une dynamique impliquée et plus spirituelle, fût-elle laïque et dissimulée.
Elle est conduite par Aurino Lima Ferreira, professeur titulaire attaché à l’Université Fédérale de Pernambuc (UFP) (Département de Psychologie et d’Éducation). Il développe des activités de recherche et d’enseignements à l’Association François d’Assise (NEIMFA) à la favela du Coque, Recife. Chercheur et Professeur au laboratoire de recherche d’éducation et de spiritualité, après un post doctorat à l’Université de Lyon II, avec Nadja Acioly Régnier, il a écrit ce livre dans le cadre d’une recherche plus large, qui a commencé en 2010 avec le soutien du Laboratoire Santé, Individu, Société de l’Université de Lyon II et du Programme d’étude sur les banlieues à l’UFPE.
 
Il s’agit d’une recherche-action avec 23 adolescents habitants à la favela du Coque. Celle-ci est considérée comme la favela la plus stigmatisées et dangereuse de Recife.
L’objectif principal de sa recherche consiste à présenter les étapes d’une expérience de recherche-action intégrale et transpersonnelle qui s’est servie d’une intervention de groupe transpersonnel , dans le but de questionner la place de l’adolescent en banlieue.
Cette expérience a été réalisée dans le Núcleo Educacional Irmãos Menores de Francisco de Assis (NEIMFA), une association civile à but non lucratif située à la favela du Coque. Dans cet espace, il a été développé des actions de formations des jeunes a partir des groupes en utilisant l’approche transpersonnelle, capable d’aider à la construction d’une résistance à l’exclusion vécue par les adolescents de banlieue.
Au-delà de l’idée d’une adolescence naturalisée et basée dans les crises ou les pathologies, ce travail auprès des adolescents et des jeunes a été réalisé avec le modèle théorique des approches non duelles et intégrales, cherchant à garder un regard non fragmentée du sujet selon les idées de Ken Wilber.
​Ce travail part de l’hypothèse que les adolescents sont dans une perspective de développement global, dans lequel les dimensions socio-historiques et culturelles sont ajoutées à la dimension subjective et sa contrepartie objective.
L’auteur a choisi le terme d’« adolescence » afin de complexifier et de développer des approches variées, indiquant ainsi l’impossibilité d’avoir une vision consensuelle et permanente des caractéristiques importantes qui définissent ces jeunes. Il a insisté sur le fait que l’utilisation du terme de l’adolescence existe dans une perspective psychologique, sans adhérer pour autant à une psychologisation et à un emprisonnement d’un modèle de développement, et sans exclure la nécessité de problématiser la confrontation de ce terme avec les jeunes.
 
​L’auteur utilise l’adjectif « périphérique » afin de dénoncer certaines pratiques de soumission subjectives qui cherchent à homogénéiser ces sujets, liés au risque et à la vulnérabilité, tout en soulignant la puissance des espaces inventifs dans les banlieues.

La recherche-action intégrale et transpersonnelle n’hésite pas à inventer ou à employer des méthodes d’investigation beaucoup plus centrées sur la force créatrice des jeunes concernés.
C’est ainsi qu’elle va mettre au centre de son action la possibilité pour les habitants de prendre des photos de leur vie quotidienne ou encore de dessiner leurs rencontres et leurs relations.
À partir de cette production particulière et spécifique, en retentissement, les entretiens menés montrent que les jeunes s’approprient l’espace d’une manière créatrice avec le jeu, la musique et la fête dans leur élan.
La danse, chez eux, est comme le bouillonnement d’une eau bouillante comme le révèle un mot analogique avec un type d’expression corporelle.
L’amitié est au cœur des relations dans la favela. Plus que partout ailleurs elle constitue le ciment ou plutôt l’eau vive de la socialité.

On ne dira jamais assez que l’inventivité se trouve souvent dans le langage et les moyens de survie des personnes placées en situation sociale problématique. C’est aussi la conclusion à laquelle j’étais arrivé dans le cours de mes nombreuses recherche-actions de l’autre siècle. Il m’est apparu que l’histoire de la recherche-action impliquée a développé trois moments d’existence. Une première phase de critique institutionnelle très engagée, une seconde de reconnaissance affective et existentielle des sujets concernés et enfin une troisième plus récente d’affirmation d’un non-dit proche d’une spiritualité laïque sous-jacente, sans nécessairement y chercher une dimension religieuse codée officiellement.
Cette recherche de mon collègue Aurino Lima Ferreira me confirme que cette méthodologie de recherche permet de saisir et de comprendre les us et coutumes, les affectivités sociales, les systèmes de pensée d’une population qui, en général, se méfie des chercheurs venus du monde des « autres », des nantis, excepté si le chercheur se veut lui-même dans la recherche, avec ses intérêts de connaissance mais aussi sa sincérité, son insertion et son écoute empathique des sujets rencontrés pour et avec qui il travaille.
En France où le problème de la compréhension des événements dramatiques dans les banlieues, comme de l’inclination apparemment à l’extrême-droite de certaines fractions des couches populaires, fait souvent défaut, une réflexion politique et sociale, à partir de cette recherche, permettrait de proposer une action sociale et pédagogique beaucoup plus adaptée aux personnes considérées comme « des gens de peu » suivant l’excellente formulation d’un sociologue critique (Pierre Sansot).

CIRET - Centre International de Recherches et d’Études Transdisciplinaires, Paris, 2017


Avec l’aide de Paula Eskinazi, étudiante brésilienne en doctorat de psychologie à l’université Paris 13, participante à cette recherche-action