Le Journal des Chercheurs

Accueil > Le JOURNAL des Chercheurs > sagesses du monde > De la profondeur

De la profondeur

jeudi 18 mai 2017, par René Barbier

Dire la Profondeur, est-ce possible ?
La Profondeur est courant d’eau limpide au sein du Réel-Monde. L’être d’éveillance s’y plonge soudain et découvre en lui un « être de vivance » (Patrick Vigneau).

Comme Laozi nageant dans le fleuve tumultueux, emporté vers le fond et resurgissant pour replonger et dériver à nouveau, mais traversant quand même la rivière, l’être de la Profondeur - le Profond - ne cherche rien, ne veut rien, n’obtient rien et pourtant accueille tout. Ce faisant il obtient tout.
La Profondeur n’exclut pas l’imaginaire. Elle en est, au contraire, la forme invisible. C’est que l’imaginaire est premier chez l’être humain. De lui découlent le mythique, le symbolique et le conceptuel en réduisant son champ à toujours moins d’espace. L’imaginaire dans la Profondeur nous relie au Tout-Autre inconnaissable que représente le Réel-Monde. Un Réel-Monde dont la transcendance monte de l’immanence et dont l’immanence se dilue dans la transcendance. Par la Profondeur, le Réel-Monde se donne à comprendre d’une manière imaginaire à l’homme d’aujourd’hui. L’imaginaire n’est pas l’imaginé réduit à la portion congrue et instituée. Il est l’imaginant, la création en acte, l’émergence, la mutation continue, car le Réel-Monde est « Cela ».

Nous sommes tous et toutes des êtres de la Profondeur mais seuls certains en ont fait l’expérience intime. Souvent d’une manière imprévue dans la rencontre avec le monde et les autres. Une grenouille saute dans son étang, plouf ! Et le moine attentif s’éveille soudain à l’inconnaissable.

Ma fille âgée de quatre ans me crie au bord de la mer en Bretagne, « regarde papa, il n’y a plus d’eau dans la mer » et je suis touché au plus profond par son « kôan » zen.

Nous vivons a chaque instant dans la Profondeur, donc dans l’imaginable, l’imprévu surgissant. Les sages parlent du regard toujours neuf. Contempler un jeu d’enfant dans un square suffit à s’en rendre compte. Observer une abeille descendre dans une tulipe aussi. Mais il faut laisser sa pensée au vestiaire. Observer comme si on rencontrait un abîme sous nos pas ou, comme dit Krishnamurti, un serpent au détour d’un chemin. La Profondeur implique une attention absolue.

Nous devons passer de l’intention à l’attention. L’intention implique un sujet conscient séparé de l’objet de sa recherche. L’attention fait se dissoudre le sujet dans le cours du monde. Personne n’existe dans l’attention. Le poète vit dans l’attention et n’a jamais l’intention d’écrire un poème. Le poème s’écrit tout seul par sa main soumise à la Profondeur. Il est le plus humble des créatures lorsqu’il écrit. Il ne cherche ni la gloire ni les larmes. Il se laisse parcourir par le flux intime du Réel-Monde. Un jour, il meurt et peut affirmer avec René Char « la poésie me volera ma mort ».


Illustration : Peinture d’Alain de Pontavice