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Le Réel-Monde est l’apophase radicale

mercredi 17 mai 2017, par René Barbier

Il me faut aujourd’hui préciser ce que je nomme le Réel Monde dans son rapport l’apophase, et en termes de spiritualité laïque.
Le Réel-Monde est tout ce qui est et advient. Il est le non-symbolisable.
Il est la source de toutes les formes du monde, aussi bien matérielles que symboliques et imaginaires.

Il est sans commencement ni fin. Il est énergie intégrale susceptible de se transformer en matière et à revenir sous forme d’énergie dans un jeu sempiternel de créations/actualisations et de destructions/potentialisations.
Toute existence est une forme intégrée au Réel-Monde.
Ceci est pertinent par rapport au monde végétal, animal, et humain. Mais aussi évidemment par rapport au monde inerte, aux objets naturels au créés par l’homme.

Le Réel-Monde est absolument inconnaissable, l’Inconnu primordial. Personne ne peut savoir et énoncer ses qualités intrinsèques. Toutes interprétations de celle-ci sont nécessairement du domaine de l’imaginaire.
Évidemment, l’être humain n’a jamais pu accepter le caractère inconnaissable du Réel-Monde. C’est trop angoissant.

Par sa qualité spécifique appelée imagination, l’être humain a alors bâti tout un imaginaire autour de ce questionnement qui s’exprime dans l’affirmation de « l’Âme du monde » des diverses religions (Michel Cazenave et Mohammed Taleb, « Éloge de l’Âme du monde », entretiens avec Nathalie Calmé, Entrelacs, 2015)

C’est ainsi que son imagination radicale a élaboré toute une symbolique à partir de cette nescience liée au Réel-Monde.
Sur ce point nous devons discerner plusieurs dimensions.

L’apophase radicale

C’est la plus intransigeante. Elle s’en tient à l’inconnaissable absolu. Elle peut relever de l’athéisme comme de l’agnosticisme. C’est ma conception du Réel-Monde. Dans cette optique, l’être humain est une forme du réel monde qui peut élaborer une croyance illusoire concernant la nature de ce Réel-Monde. Mais l’être humain est nécessairement un composant de ce Réel-Monde et donc concerné complètement par cet inconnaissable. L’être humain est ainsi un inconnu pour lui-même comme il ressent l’inconnu du Réel-Monde. D’aucun peut le nommer « mystère d’exister ».

L’apophase radicale se distingue de l’apophase chrétienne de la théologie négative développée autour de Maître Eckhart.

L’apophase chrétienne

Dans l’apophase chrétienne on imagine que la déité (sous le mot Dieu) à approcher par la pensée négative, s’exprime quand même dans le monde terrestre par des énergies divines repérables comme l’indique le P.Dautais dans sa communication lors d’un colloque du CIRET (in « Le Tiers Caché dans les différents domaines de la connaissance », s/dir Basarab Nicolescu, Le bois d’Orion, 2016). C’est à partir de ces énergies que les religions sont instituées dès lors que des mystiques ont pu proposer une parole essentielle supposée reliée au Réel-Monde. Les religions sont issues de cet imaginaire et travaillées, codées, par la raison. Elles exercent alors ce que Jean Baudrillard a nommé « une violence structurale du code » (dans « L’échange symbolique et la mort », Gallimard, 1976). Michel Onfray opère un véritable décapage intellectuel de cette violence dans son livre « Décadence »(Flammarion, 2017).

Jiddu Krishnamurti se rattache plutôt à l’apophase radicale. Néanmoins il affirme que l’ « Otherness » (ou Réel-Monde dans mon langage) chez lui est amour, liberté, création et mort. Il en discute avec des personnalités du monde de la sciences, de la philosophie ou de la psychologie (« Krishnamurti en question », Le livre de poche, 1998).

Qui peut savoir ?

J’accepte cette ouverture en tant qu’être humain et poète, tout en sachant qu’il s’agit là d’un trait imaginaire.
Mais il se peut que dans l’acte créateur nous plongions dans une zone de connaissance spécifique directement issue du sommeil profond à l’état d’endormissement ou de la méditation sans objet à l’état de veille. Dans cette zone, une première image pourrait advenir et faire son chemin dans l’acte créateur, secondé (et réduit) rapidement par la pensée. Sur ce point le poète argentin Roberto Juarroz nous a donné une réflexion d’une grande ampleur (« Poésie et création », José Corti, 2010)

On aboutirait ainsi au poème, aux symbolismes religieux, artistiques ou scientifiques.
Dans les conceptions non plus apophatiques mais cataphatiques du divin, nous ne sommes plus dans la perspective « négative » mais affirmative.
Dieu se donne à voir dans ses oeuvres. Philippe Filliot le montre dans l’art contemporain qui parfois, à mon avis, demeure à la limite de la création combinatoire ou de la farce spectaculaire (Filliot, « Illuminations profanes.Art contemporain et spiritualité », Scala, 2014).

Chacune d’entre elles représentent une efficience de Dieu comme Un. Des intermédiaires du sacré peuvent l’attester chez les uns ou les autres, en regard d’un code symbolique prédéterminé. C’est certainement dans cette direction que l’on peut trouver les effets les plus destructeurs pour l’existence humaine, mais aussi les plus structurants.

Devant le mystère d’être né, d’être ici et maintenant plutôt que de n’être (naître) pas, de s’interroger sur le fait « pourquoi y-a-t-il l’étant et non pas plutôt rien ? » (Heidegger), nous nous regardons dans un miroir (ou sur l’écran vide d’un cinéma) et nous croyons à nos images qui nous passionnent pour le meilleur et pour le pire.

La politique est, par excellence, le mode d’être le plus « imaginaire » de notre condition de mortels.