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Krishnamurti sous le regard d’un philosophe bouddhiste (Fabrice Midal)

dimanche 19 mars 2017, par René Barbier

Comment parler d’un auteur de grande spiritualité sans vouloir le comparer à celui qu’on estime être son maître ?

Fabrice Midal, docteur en philosophie et "grand maître" créateur d’un centre de méditation bouddhiste contemporain à Paris, a fait paraître en 2006 (réactualisé en 2017) un ouvrage très pertinent et clair sur le thème d’une appropriation culturelle spécifique du bouddhisme par l’Occident ( Fabrice Midal, Quel bouddhisme pour l’Occident ?", Éditions du Seuil, points, essais, 2017, 446 pages).
Il y développe toute une argumentation critique sur la nécessité de ne pas copier bêtement les institutions bouddhistes traditionnelles, mais de trouver la juste voie pour adapter le bouddhisme en France sans perdre pour autant sa nature spirituelle.
La réflexion est intelligente et bien documentée. Elle débouche sur une conception du bouddhisme qui doit beaucoup au maître bouddhiste tibétain contemporain Chögyam Trungpa.

Fabrice Midal est particulièrement pertinent dans sa critique de l’usage occidentale des rituels et du pouvoir des maîtres orientaux. Il se méfie d’une appropriation trop rapide et superficielle de la spiritualité bouddhiste par des personnes trop en prise avec leurs difficultés psychologiques ou par la société du spectacle religieux.
Le bouddhisme implique une pratique de chaque instant centrée sur l’attention vigilante dans tous les gestes, les actions, et paroles de la vie quotidienne.
Cela ne supprime pas la nécessité de l’étude des textes traditionnels, mais demeure la source principale de la connaissance.

Une approche partisane de l’attitude de Krishnamurti par le philosophe

il était difficile pour Fabrice Midal qui parle en profondeur de la méditation, de ne pas mentionner le nom de Krishnamurti.
Dans une page l’auteur parle d’une rencontre entre son maitre spirituel et Krishnamurti. Sortie de son contexte le dialogue parait présenter Krishnamurti comme un bavard narcissique et Chögyam Trungpa comme exprimant une écoute parfaite.
Mais contrairement à son habitude Fabrice Midal ne fournit aucune référence bibliographique sur cet entretien.
Impossible d’aller chercher les paroles exactes dans leur contexte dialogué.
Écoutons les paroles rapportées.(pages325-326 du livre)

"en 1972, krishnamurti rencontre en Californie pour discuter avec lui du sens de la méditation. Avec un esprit un peu provocateur il s’acharne à condamner. La plupart des gens, explique-t-il, cherche des expériences personnelles en espérant ainsi trouver un rapport à la vérité. C’est une impasse. Ils ne font que créer une séparation entre eux et ce qu’ils vivent. Les religions organisées ont, en donnant aux hommes des mythes absurdes, détruit un rapport réel est vrai à ce qui est. Lorsque nous avons des problèmes - et nous en avons tout le temps, - en quoi la méditation pourrait-elle nous aider ? Elle est une manière de fuir nos problèmes. Il est important de se libérer de la méditation pour une observation vivante et directe de ce qui est.
L’entretien a ceci d’étrange que Krishnamurti ne cesse de parler sans laisser Chögyam Trungpa dire un mot. Celui-ci semble ne pas être gêné et laisse au contraire son interlocuteur insister sur l’absurdité de la méditation qui crée des attentes égarantes dans l’esprit de ceux qui s’y adonnent. Puis d’un seul coup, à la fin de ce long monologue, Chögyam Trungpa se contente, sur un ton ou presque anodin de lui répondre "votre description de l’observation vivante, voilà ce qu’est véritablement la méditation !". L’erreur est de comprendre la méditation comme à la recherche d’un état quelconque. Elle est en vérité, dans la perspective bouddhiste, une simple observation de ce qui est, qui coupe au travers de la distinction entre celui qui regarde et ce qui est regardé. Et là selon le bouddhisme est le chemin."

L’entretien se termine par une affirmation lapidaire de Chögyam Trungpa qui semble connoter une caution spirituelle de quelqu’un qui a la connaissance par rapport a celui qui la relate intellectuellement. La dernière phrase est pourtant l’extrême pointe de la vision du monde de Krishnamurti qui ne se réfère pas expressément au bouddhisme.

Cette façon de présenter les choses me parait non pertinente.
En fait Krishnamurti est la personne qui présente plus qu’aucun autre à ma connaissance une spiritualité laïque propre a notre temps.
En effet la parole de Krishnamurti soutient une critique radicale des fondamentaux des grandes spiritualités instituées.
À la lecture de Fabrice Midal je comprends que cela soit inacceptable pour Fabrice Midal qui se déclare bouddhiste absolument, dans une sorte de "nouvelle vague" de la spiritualité.
L’auteur conserve tous les éléments structurels de la tradition spirituelle.
La nécessité de la pratique méditative, le rapport au maître, aux textes d’origine, aux rituels correspondants, à l’organisation institutionnelle du sacré, à la communauté des pratiquants.
En tant que philosophe il soutient son texte par des références légitimes tirées de la tradition lettrée du bouddhisme ou de la philosophie occidentale, en particulier à Heidegger dont il ne discute pas l’inscription dans l’idéologie nazie.

Krishnamurti bouscule toute cette architecture pour en revenir à ce qui fait l’essentiel de toute spiritualité véritable : la pratique de la méditation sans objet liée à l’attention vigilante de chaque instant par une personne qui s’autorise à trouver la connaissance du monde à partir d’elle même.
Dès lors les éléments structurels de la religion sont revus radicalement.

Le maître n’a plus ce caractère de supériorité spirituelle, souvent accentuée par sa position institutionnelle. Il est un être humain qui peut ou non exposer son point de vue et son expérience, mais sans réelle importance pour le chercheur spirituel.
Aucune dévotion à son égard n’est requise. Même l’"admiration" proposée par Fabrice Midal.
Krishnamurti ne supportait pas ceux qui allaient vers lui avec cette attitude de soumission. La seule chose qu’il acceptait c’était de se considérer comme un ami cherchant la connaissance avec son interlocuteur, sans ordre hiérarchique.
Le travail de connaissance devait se faire dans l’interrelation humaine, avec respect et confiance réciproque.
Krishnamurti ne méconnait pas qu’une personne puisse être d’un haut niveau spirituel, mais il ne s’agit jamais de se comparer.
Sur ce point Krishnamurti revient à l’attitude fondamentale du Bouddha. Chacun doit faire l’épreuve personnelle de l’éveil. Mais il ne va pas plus loin. Ses conférences dialoguées sont des évidements de certitudes illusoires ou méconnues. Sa méthode est de l’ordre de l’apophase ou de l’interrogation socratique.

Sur le plan de la parole de maîtrise, elle n’a de valeur qu’en fonction du propre cheminement du méditant.
Krishnamurti laisse un nombre considérable de textes issus principalement de ses conférences.
Il pense que leurs significations intrinsèques ne sont pas inutiles comme amorces d’un questionnement ontologique. Pourtant il ne se fait pas d’illusions sur l’aboutissement de la réalisation possible par tous ceux qui prétendent à la connaissance. Il était plutôt pessimiste à cet égard. Il pensait que seulement 4 ou 5 personnes avaient vraiment compris ce qu’il voulait dire à la fin de sa vie.
Sans doute était-ce lié au fait que de trop nombreux dévots traditionnels évoluaient autour de lui malgré ses critiques. Beaucoup d’individus anonymes ont été touchés par son oeuvre et ont changé profondément leur manière de voir.

Sur le plan des rituels et de l’organisation du sacré Krishnamurti met complètement en question leur valeur spirituelle. Autant dire qu’il subit alors de plein fouet les critiques acerbes de leurs partisans. On le sent bien chez Fabrice Midal qui reste traditionnel malgré son espoir d’un renouveau du bouddhisme par l’Occident.
On peut se demander en effet quel sens peut avoir le fait de s’habiller comme un moine pour Matthieu Ricard lorsqu’il participe à des réunions universitaires ? N’est-ce pas un signe d’une appartenance à un ordre religieux et à une école ? Mais le faut-il lorsqu’on s’adresse ouvertement aux publics laïques ? Personne ne met en doute son affiliation au bouddhisme tibétain.
Krishnamurti s’habillait à l’européenne en Europe et à l’indienne en Inde. Il interpellait les européens sur leurs respects un peu ridicules à se placer des points entre les yeux, à brandir des talismans donnés par leur maître hindou, à s’incliner aux pieds du maître.
Il n’a voulu aucun rituel au moment de son décès. Il a été incinéré et ses centres réparties à trois endroits dans le monde ( Inde, Californie, Angleterre). On ne trouve aucune tombe ou lieu sacré en sa mémoire.
Il a dissous l’organisation théosophique qui voulait en faire un gourou. Il n’a autorisé que l’organisation laïque de la diffusion de ses livres.
On ne trouve aucune référence au textes traditionnels en sanscrit ou en philosophie religieuse dans son œuvre. Son langage est simple et accessible à tous.
À Brockwood, en Angleterre, le lieu éventuel de méditation simple et directe pour chacun, est une salle ronde tout en bois et ouverte sur le ciel, sans aucune photo ou sculpture religieuse.

De même la communauté des pratiquants à la méditation n’est pas organisée ou valorisée par Krishnamurti. Il n’a que faire des "supporters" du type équipe de football. Il s’adresse toujours à une personne en particulier et jamais à une foule même devant des centaines d’interlocuteurs. Parfois il sait ne rien dire , contrairement à ce que laisse penser Fabrice Midal. Ainsi lorsqu’un yogi vient le trouver dans une déréliction complète
. L’homme déjà âgé lui avoue que pour sa recherche spirituelle il s’est fait castrer parce qu’il était soumis à de trop grandes pulsions sexuelles. Il n’a pas trouvé la paix malgré tout et est tombé dans une attitude totalement négative à l’égard de la vie. Krishnamurti ne lui reproche rien et ne discute pas. Aucun argument mais simplement il lui prend la main et reste en silence avec lui.
En éducation Krishnamurti est particulièrement attentif à faire comprendre le sens de la non compétition et rivalité entre les élèves. Il insiste pour une évaluation juste du comportement par l’élève lui-même en fonction de son but : une meilleure connaissance de soi et du monde.
Si le questionnement par autrui peut exister, c’est toujours dans le respect du parcours de vie de chacun et non d’un moralisme quelconque. Si un élève l’interroge dans un groupe, il lui demande de venir à côté de lui et reformule sa question gentiment et avec intelligence. Ensuite il répond pour l’élève mais aussi pour le groupe.
Nous sommes loin avec lui d’une éducation purement cognitive et individualiste sans souci de l’écologie mentale, naturelle et sociale dans laquelle elle s’insère. Il ne s’agit jamais de "boire les paroles du maître" mais de comprendre en quoi le maître de savoir lui indique des repères qu’il pourra s’approprier et utiliser dans son devenir spirituel d’une façon critique.

En fin de compte l’incise sur Krishnamurti dans l’ouvrage de Fabrice Midal est vraiment sujette à caution et plutôt partisane d’une manière subtile. Elle révèle l’attitude du philosophe qui argumente pour la défense d’une idéologie particulière. C’est souvent le cas lorsque l’on veut absolument imposer un point de vue sans connaître toute l’œuvre d’un auteur contesté. Sans doute est-ce inévitable de la part d’un intellectuel qui cherche à convaincre et je ne m’exclus pas du lot. Mais, du moins, suis-je particulèrement prudent lors de la compréhension d’un interlocuteur qui parle au nom de son expérience spirituelle de longue durée sous le regard et l’évaluation d’autrui.