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Pensée chinoise et éducation occidentale : de l’enracinement à l’arrachement et au surgissement

mardi 12 mars 2013, par René Barbier

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Le 20 septembre, dans le cadre d’une session du CIRPP du "chercheur collectif" j’ai eu l’occasion d’exposer un éclairage du processus d’éducation radicale qui nous conduit à vivre à la fois trois grands moments d’existence dans notre parcours d’évolution intellectuelle : un moment centré sur l’enracinement, un autre sur l’arrachement et un troisième sur le surgissement, sans que ces moments ne soient séparables dans le jeu d’une existence.

Depuis quelques mois, en effet, je lis et relis des ouvrages pour étayer un rapport de recherche sur un champ théorique qui m’importe depuis une trentaine d’années : le métissage axiologique entre la pensée asiatique, surtout chinoise, et la philosophie occidentale.

Le "détour" par la pensée chinoise nous fait entrevoir que les choses ne se passent pas de la même façon en Chine et en Occident, en fonction des caractéristiques de la langue et de la culture.

En Chine l’enracinement sera toujours celui ancré dans le cosmos et le terrestre - la "terrestreté" comme l’a écrit un jour un philosophe. Il se rapporte à l’énergie, aux "souffles", au Qi qui anime le Dao en liaison avec un principe d’ordre et d’harmonie en fin de compte (le Li). Mais ce qui reste toujours prépondérant, c’est le déroulement des choses, le "processus" interactionnel qui substitue à l’idée de substance immuable, repérable, mesurable, déterminable, le champ de la relation entre un être vivant, l’autre et son environnement. Le "je" ou l’"etre" n’existe pas en soi mais demeure dans le mouvement même de la relation, laquelle est soumise à l’englobant cosmique et le contexte du milieu dans lesquels elle se joue selon un travail incessant du yin et du yang parfaitement intégrés dans leur opposition et en fonction des "passages" de l’un à l’autre des cinq "éléments" ou "agents" (terre, eau, bois, métal, feu)..

En Occident, depuis les philosophes grecs, l’arrachement est nécessaire pour expliquer ce qui est avec une insistance sur ce qui commence et sur ce qui finit. Par la pensée, il faut sortir de l’engluement dans les phénomènes chaotiques, suivant une logique qui relève de l’identité, de la non contradiction et du tiers exclu. Le processus de pensée nous fait entrer dans l’ordre du simple par rapport au composé. Mais, comme on le remarque maintenant de plus en plus on échappe du même coup à la compréhension du complexe qui semble pourtant la spécificité de la vie en acte et de la démarche scientifique contemporaine.

En Occident l’arrachement vient souvent, soit nier totalement l’enracinement (et son mode de tradition), qui s’exprime par la nature et le corps, soit le valoriser comme un temps de "l’âge d’or" dont on conserve la nostalgie mais en décalage de plus en plus profond avec la modernité. L’arrachement devient ipso facto une tragédie et une souffrance, très conflictuel et souvent meurtrier de l’univers mental et culturel de l’autre. L’éducation occidentale est étayée sur cette dialectique de l’arrachement et de l’enracinement, soi-disant de "dépassement" vers des Lumières de la raison. .

Mais cette logique ne sait que faire de ce que je nomme le "surgissement". Il s’agit d’émergences dans le réel de situations, de phénomènes, d’idées, d’éléments culturels, totalement imprévus et bouleversants, au delà de toute logique de certitude. La pensée occidentale se débrouille alors pour évincer l’intrus par la dénégation, la réduction logique, l’éviction dans le non-dit. C’est que le surgissement fait advenir le trou dans la maîtrise de la nature qu’aussi bien la pensée grecque et la pensée chrétienne s’imaginaient avoir conquise.

Du métissage des valeurs

La pensée chinoise dans ses trois formes traditionnelles (taoïsme, confucianisme et boudhhisme chan) et par leur postulat à la fois d’impermanence et de relations interactives en acte dans le "procès dynamique du monde", parait plus à même de comprendre la question du surgissement, mais doit, avec la modernité, apprendre aussi à entrer dans l’arrachement sans casser les ressorts de l’enracinement.

Du même coup la pensée chinoise a quelque chose à nous faire comprendre de notre rapport au monde. Mais inversement l’Occident exerce aussi son influence inéluctable dans notre modernité.

Gageons que le champ symbolique, vraisemblablement paradoxal et instituant, qui résultera peu à peu de ce choc des imaginaires sociaux et culturels, nous ouvrira vers des perspectives d’action, de réflexion et de contemplation totalement nouvelles.

Ecoutez l’exposé d’une heure

Lire de René Barbier l’ouvrage en pdf (janvier 2013) : "La pensée chinoise en Occident, métissage des valeurs et ouverture de la conscience"

Ecoutez la femme en Chine aujourd’hui par Marianne Bastid-Bruguière, une émission de Canal Académie

et une série d’émissions sur "la Chine entre tradition et modernité"

À l’occasion des Jeux Olympiques en Chine en août 2008, Canal Académie vous propose une série d’émissions consacrées à l’Empire du Milieu. Rencontrez les académiciens spécialistes de la Chine : les sinologues Jacques Gernet et Marianne Bastid-Bruguière, les écrivains et artistes chinois des Académies François Cheng, Zao Wou-Ki, Chu Teh-Chun, sans oublier ceux qui évoquent l’économie, la société, l’histoire, la démocratie. Multiples approches et différents regards.


illustration, tache rouge 3, dessin numérique de René Barbier

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