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Vers une autre mondialisation par Alain Caillé

samedi 2 juin 2012, par René Barbier

Alain Caillé, le fondateur du convivialisme, coordonne ici un numéro de l’excellente revue du MAUSS (n°2, 2002, 368 pages, ed. La Découverte, entièrement en ligne). Il s’agit de prendre ses distances à l’égard d’une pensée unique qui nous impose de croire que seul le libéralisme économique est notre horizon de civilisation. Une autre monde est possible, en liaison avec une autre conception de l’homme et de la société.

Présentation

Il y a beaucoup de raisons de s’opposer aux formes actuelles, ultralibérales, dérégulationnistes et anti-politiques de la mondialisation. La raison principale étant qu’elles s’accompagnent d’une tendance apparemment irrépressible à transformer toute chose, toute activité et toute relation humaine en marchandise. Mais toutes ces (bonnes) raisons ne sont pas nécessairement cohérentes entre elles.

2 Si leur pluralité est une richesse, leur hétérogénéité constitue un obstacle à la construction d’alternatives plausibles, viables et durables. On doit donc se demander : qu’est-ce qui dans le discours de contestation de la globalization relève de la nostalgie impuissante ou de l’utopisme stérile ? Qu’est-ce qui, au contraire, est susceptible de rallier les suffrages d’une bonne partie de l’humanité et de dessiner, de manière effective et pas seulement dans le rêve ou le ressentiment, les contours d’un autre monde ? C’est à ce travail de clarification que ce numéro de La Revue du MAUSS s’attaque en organisant une confrontation entre analystes de bords théoriques et idéologiques bien différents.

3 L’histoire va si vite, même quand elle tourne en rond, l’état de l’opinion dominante se modifie à la fois si rapidement et si imperceptiblement, qu’il n’est pas inutile de fixer quelques repères chronologiques. Lorsque la Revue du MAUSS a décidé, il y a environ un an, de consacrer un numéro au thème de l’« autre mondialisation », la structure du champ politique et intellectuel était relativement claire et simple à déchiffrer. Avec toutes les nuances possibles au sein de chacun d’entre eux, il n’était pas trop difficile de regrouper les protagonistes du débat en deux camps principaux. D’un côté, très massivement dominants dans les médias et au sein des partis politiques, les partisans plus ou moins heureux et convaincus de la mondialisation sous sa forme économique libérale ou ultralibérale (libériste, diraient les Italiens) ; de l’autre, largement regroupés autour d’ATTAC ou du Monde diplomatique, de certains des Verts et de la Ligue communiste, ses critiques plus ou moins radicaux. Aux yeux des membres du premier camp, les partisans du second faisaient figure d’attardés bureaucratiques ou populistes du stalino-trotskysme, ou de doux rêveurs irresponsables. Aux yeux des anti-mondialisation, les partisans du premier camp apparaissaient comme les suppôts des grandes firmes et des banques transnationales, et les responsables de la dévastation de la planète. Persuadés quant à nous, d’une part, que la mondialisation représente l’aboutissement logique du capitalisme et qu’il n’y a pas grand sens à viser son abolition, mais, de l’autre, que la dérégulation généralisée en quoi a consisté concrètement et au premier chef la mondialisation produit des effets catastrophiques, il nous paraissait souhaitable de demander aux penseurs de bonne volonté des deux camps, au-delà des prises de positions idéologiques trop convenues, comment ils jugent possible d’articuler le possible et le souhaitable. Car une autre mondialisation est à coup sûr souhaitable, mais laquelle ? Et laquelle est non seulement concevable sur le papier, mais effectivement plausible dans la réalité ?

4 Or ce qui frappe, à suivre ce débat d’un peu près, c’est à quel point les frontières entre les camps ont bougé et se sont estompées depuis un an, et plus particulièrement depuis l’été 2002. Le sens du changement est sans équivoque. Il témoigne d’une grande perte d’assurance des défenseurs de la mondialisation (ultra)libérale. Non qu’ils rejoignent, généralement et à une exception notable près, l’argumentaire d’ATTAC et du Monde diplomatique ; mais on sent le doute s’insinuer un peu partout dans les esprits, comme en témoignent d’ailleurs certains des articles écrits pour ce numéro. L’autre changement notable, et lié au précédent, concerne le rapport aux États-Unis. Indissociable jusqu’à il y a peu de l’adhésion à la mondialisation libérale, le soutien aux États-Unis a touché à son point culminant après le 11-Septembre. Il est désormais en chute libre même dans les secteurs de l’opinion européenne les mieux disposés à leur égard.

5 L’unilatéralisme brutal de Bush, ajouté aux divers scandales et déconfitures qui ont fait s’écrouler l’indice Dow Jones et trembler les fonds de pension, a ruiné en quelques mois l’énorme crédit de sympathie et de confiance dont jouissaient les Américains[1] [1] La prise de position suivante d’Hubert Védrine, ancien...
suite. Il devient du coup de plus en plus difficile d’affirmer que puisque la mondialisation est bonne pour les États-Unis, elle doit l’être pour tous les pays du globe. Et l’exemple de l’Argentine, l’intervention américaine calamiteuse au Vénézuela ou l’affaiblissement monétaire du Brésil précipité par une spéculation inquiète des perspectives d’un changement démocratique ne sont pas là pour redonner confiance dans la neutralité politique et démocratique de la globalization.

6 Mais revenons à l’exception notable que nous mentionnions à l’instant, car elle permet de poser le problème central dans toute son ampleur. Toute la presse française et internationale est restée incrédule et stupéfaite, partagée entre ricanements et acquiescement, en découvrant au Sommet de la Terre sur le développement durable de Johannesburg un Jacques Chirac plus écologiste que nature et que les Verts réunis, ou presque, et plus gauchiste, ou presque, qu’ATTAC.

7 « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », a-t-il déclaré, en appelant les pays riches à « une révolution écologique, la révolution de leurs modes de production et de consommation » à défaut de laquelle le XXIe siècle pourrait devenir « pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie ».

8 Intolérable est le « scandale et l’aberration de la pauvreté de masse », a-t-il poursuivi, pour conclure sur la perspective d’un impôt mondial prélevé « sur les richesses engendrées par la mondialisation ». Plus rien n’étonne, il est vrai, chez Jacques Chirac, capable de défendre en acteur professionnel hors pair et avec un même aplomb les causes les plus antithétiques, de l’ultralibéralisme, un temps, à la condamnation de la fracture sociale, de la bombe atomique française et du tout-nucléaire au plaidoyer pour l’écologie radicale, de la condamnation des mesures sociales qui entravent l’activité économique à la stigmatisation de la fracture mondiale. La presse, les Verts ou ATTAC ont eu beau jeu de faire remarquer que ces belles paroles, que ne renierait aucun de leur militants, n’engagent à rien et que toutes les mesures prises par la France sous la houlette de Chirac, par exemple l’« aide au développement », en constante régression, sont toujours allées en sens inverse. Certes. Mais on ne sache pas que les motions des Verts ou d’ATTAC, les déclarations d’intention de Porto Alegre aient beaucoup plus de poids ou d’effectivité que les proclamations présidentielles. Et quand bien même certaines des propositions de Chirac, par exemple celle d’une forme ou d’une autre de taxe Tobin, auraient fait l’objet d’un accord de principe à Johannesburg, on sait qu’il y a bien loin de la coupe aux lèvres. Que reste-t-il du sommet de Rio ou des accords de Kyoto ? Qu’est-ce qui sera effectivement appliqué des accords du sommet de l’OMC à Doha ?

9 Voici donc les problèmes, trois principalement, qui se posent à nous si nous essayons de réfléchir à l’état de la planète en voie de mondialisation (de globalization) et d’imaginer des lendemains qui laissent un peu de place à l’espoir :
on constate que, sur le sujet, il est possible de dire à peu près tout, n’importe quoi et son contraire, avec la plus parfaite bonne foi bien souvent, tant l’articulation du possible et du souhaitable comme l’alliage des intérêts bien compris et des bons sentiments deviennent indéterminés ; faute de cran d’arrêt et de sanction palpable du réel, en dehors des cours de la Bourse, la rhétorique flotte et dérive librement ;
ce qui rend particulièrement difficile la description des contours d’une « autre mondialisation », c’est le fait qu’elle semble impliquer toute une série de mesures spécifiques, locales, particulières et donc compliquées tant à énoncer qu’à mettre en œuvre ; réciproquement, une des grandes raisons, rarement dite, du triomphe du néolibéralisme et de sa force d’entraînement – outre tous les intérêts économiques et politiques massifs qu’il y a derrière –, c’est l’extraordinaire simplicité de son message : « Dérégulez, réduisez toutes les relations humaines à des relations contractuelles ou quasi contractuelles d’achat et de vente, et tout ira bien » ; et plus cette simplicité, assurément simpliste, apparaît simple, plus tout le reste semble compliqué[2] [2] Il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’une des...
suite ;

enfin, corollaire parfait des deux problèmes précédents, si les discours sur et de la mondialisation semblent en état d’apesanteur, si aucune politique économique alternative au néolibéralisme ne parvient plus vraiment à cristalliser et à faire système, c’est parce que les instances de la décision politique tout court sont devenues de plus en plus introuvables et illocalisables. Non qu’elles n’existent plus. Mais elles sont tellement plurielles, diffractées, prises dans des hiérarchies enchevêtrées, le monopole des décisions légitimes qui caractérisait la puissance étatique a tellement volé en éclats depuis une vingtaine d’années, que plus personne n’est en mesure de dire, sur aucun sujet, qui décide effectivement de quoi.

10 C’est l’enchevêtrement de ces trois problèmes et la complexité à la fois théorique et pratique qu’ils engendrent qu’illustrent les articles que nous avons reçus.

11 C’est de cette complexité que la construction de ce numéro tente de rendre compte dans l’espoir de la clarifier autant que faire se peut en faisant ressortir les enjeux principaux du débat.

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