Le Journal des Chercheurs

Accueil > Le JOURNAL des Chercheurs > Politique > À propos d’une tuerie d’enfants à Toulouse

À propos d’une tuerie d’enfants à Toulouse

dimanche 15 avril 2012, par René Barbier

L’assassinat le 19 mars 2012 de quatre personnes dont trois enfants juifs à Toulouse devant une école confessionnelle signe un état d’esprit d’une montée en France de la xénophobie, du racisme et de l’antisémitisme. Il s’agit bien d’instances conjointes. C’est aussi bien le sentiment antiarabe que celui antisémite qui s’expriment là.

Dernièrement la profanation des tombes aussi bien juives que musulmanes démontre la croissance de ces actes antihumanistes. Les militaires tués à Montauban et à Toulouse par le tueur étaient d’origine musulmane et antillaise. À Toulouse ce sont des personnes franco-israéliennes et juives.

Les victimes des tueries sont Gabriel Sandler, 4 ans, Arieh Sandler, 5 ans, Jonathan Sandler, 30 ans, Myriam Monsonego, 7 ans (à Toulouse, le 19 mars) ; Abel Chennouf, 25 ans, Mohamed Legouad, 24 ans (à Montauban, le 15 mars) ; Imad Ibn Ziaten, 30 ans (à Toulouse, le 11 mars).

D’après les commentaires du tueur, l’Armée en tant qu’institution semble avoir été ciblée dans les attentats à Toulouse et à Montauban, mais les soldats d’origine musulmane et antillaise, assassinés n’ont pas été ciblés pour rien pour moi. Peut-être les considérait-il comme des "traitres" à sa cause ultra-islamiste ?.

Ensuite l’assassinat des personnes devant l’école juive de Toulouse restait dans une ligne raciste et antisémite. Songeons que le tueur a poursuivi jusque dans la cour de l’école, avec une assurance toute professionnelle, une petite fille de huit ans pour lui loger une balle dans la tempe. On aurait pu se croire dans un camp de concentration nazi.

La très grande tristesse et la profonde révolte de tous les milieux sociaux, religieux et politiques en France après ces actes de barbarie ne doivent pas faire oublier que le fond de ces meurtres résulte de toutes ces petites phrases discriminantes, de tous ces petits sourires en coin, de tous ces petits gestes apparemment dérisoires, émanant de politiciens, d’artistes, de militants, lâchés de façon consciente ou inconsciente, mais aussi d’une banalisation des propos xénophobes et antisémites à laquelle on assiste de plus en plus dans les cafés, les magasins et les lieux publics depuis une dizaine d’années, en liaison avec le montée en force de certains partis d’extrême droite et de la violence entre les communautés ethniques,

Espérons que les actes indignes de l’humanisme à Toulouse et à Montauban trouveront un début de changement total dans l’esprit de tous ceux qui s’expriment au niveau des médias. Espérons que nous ne trouverons plus de mots, d’images ou de petites phrases stigmatisant telle ou telle communauté humaine de la part d’hommes et de femmes de droite comme de gauche, en particulier à la tête de l’Etat.

Comme l’a écrit le journaliste Edwy Plénel dans Médiapart du 19 mars à propos du tueur "A-t-il agi par antisémitisme d’un côté et, de l’autre, par détestation d’une armée française engagée en Afghanistan face à un peuple musulman ? Ou bien agit-il par racisme dans les deux cas, contre l’école juive et contre les militaires, comme le suggère l’évocation par Le Point d’une piste néo-nazie ?

A ce stade, nous n’en savons rien. Mais, quelle que soit l’hypothèse retenue, nous pressentons qu’une haine inextinguible est au ressort de ces meurtres. Ce tueur est peut-être un fou solitaire, sans autre motivation que la folie criminelle qui l’habite. Malgré l’horreur de ses actes, peut-être n’est-il qu’un spécimen isolé d’une humanité perdue au point de nier l’humanité elle-même, un assassin dont les crimes n’ont d’autre signification que sa folie. Mais peut-être est-il aussi un fou d’idéologie, un fou saisi par ces passions meurtrières qui, ces dernières années, n’ont cessé de travailler notre modernité, diffusées et alimentées par les tenants des guerres d’identités, chocs de civilisations et affrontements de religions."

Dernière nouvelle

Aujourd’hui 22 mars, après 32 heures d’attente, le jeune français de 23 ans, d’origine algérienne, habitant Toulouse, assassin présumé des tueries de Montauban et de Toulouse, a été cerné et a été abattu par des policiers alors qu’il cherchait à fuir.

Il se revendiquait comme relevant du mouvement Al-Qaeda. Il était suivi par les services de renseignements français (DCRI) depuis son retour du Pakistan où il s’était formé militairement et connu des services de police pour des délits mineurs.

Plusieurs personnalités, et pas seulement à gauche, se sont étonnées qu’il n’ait pas été appréhendé avant la tuerie des enfants pour vérification de l’emploi du temps, comme cela a été fait pour les militaires néo-nazis chassés de l’Armée.

Maintenant les déclarations de certains politiques commencent à apparaître pour instrumentaliser cet épisode criminel dans le champ des élections présidentielles.

Je ne fais pas de distinction entre les militaires allemands hitlériens de la division "Das Reich" qui ont brûlés vifs les hommes, les femmes et les enfants d’Oradour sur Glane, les jeunes barbares des Gardes Rouges ou de Pol Pot en Asie, les fanatiques religieux meurtriers de l’Islam, du catholicisme ou du judaïsme, le militaire américain qui a tiré sur la foule et tué des femmes et des enfants en Afghanistan récemment et ce jeune homme. [1]

Ils sont tous animés par la violence et la haine de l’autre, face inverse de la peur. [2]

Je suis d’accord avec François Bayrou au sujet de l’ambiance délétère en France aujourd’hui et des "germes explosifs" qui y résident. Trop de petites phrases des uns et des autres depuis longtemps favorisent le développement de la violence et de la haine entre les communautés ethniques et religieuses. Marine Le Pen a recommencé aussitôt aujourd’hui à lancer des propos de ce type. Elle revient sur la peine de mort dont elle fait les choux gras de son idéologie, sachant parfaitement, en tant que juriste, que jamais la peine de mort n’a été dissuasive, nulle part dans les faits, à un quelconque empêchement à commettre des crimes potentiels. [3]

Quant à l’éducation qu’il faudrait introduire auprès des jeunes enfants, il ne faut absolument pas suivre l’exemple du Président de la République et des membres de son mouvement politique qui ne brillent pas par leur intelligence éducative. En effet, Nicolas Sarkozy, dans un collège du IVe arrondissement, mettait en avant la peur de l’autre pour se préserver des aléas de crimes potentiels. Il n’y a pas si longtemps, ils proposaient un dispositif éducatif qui aurait confondu des jeunes enfants avec des enfants morts durant la Schoah dans une sorte de mémorisation maladive. On se demande parfois si ces responsables politiques ont des conseillers psychologues dans leurs ministères ?

Philippe Meirieu faisait remarquer que jamais l’éducation ne pouvait être étayée sur la peur.

Il a raison. Si Nicolas Sarkozy était un peu plus philosophe et avait lu presque tous les grands spirituels de l’humanité, jamais il aurait tenu ses propos devant de jeunes enfants. Tous les sages refusent d’asseoir leur regard sur une exploitation de la peur car ils savent que la peur n’est que la double face de la violence et de la mort et de la vengeance absurde.

Alors que nous avons dans notre droit pénal actuel tous les moyens pour résoudre le problème, le Président de la République - dans un souci électoraliste - demande maintenant de renforcer encore la lutte contre le terrorisme par une mise sous contrôle extrêmement sévère des sites d’Internet en ciblant les internautes qui veulent simplement regarder les sites des ultra-islamistes. [4]

N’importe quel chercheur en sciences sociales ou journaliste sera dans le collimateur de la police. Ces mesures vont dans le sens d’une augmentation de l’imaginaire de l’insécurité qui nous empoisonne l’existence depuis tant d’années. [5]


[1Le sergent Robert Bales, le militaire américain soupçonné du massacre de plusieurs villageois le 11 mars en Afghanistan, va être formellement inculpé aux Etats-Unis, vendredi, de 17 assassinats et de six autres tentatives, a déclaré jeudi un responsable américain.

Ce sous-officier de 38 ans avait quitté sa base du district de Panjwayi, dans la province de Kandahar au milieu de la nuit du 11 mars, avant de tuer dans deux villages voisins 17 personnes, dont des femmes et des enfants, et de brûler les cadavres, selon l’accusation. Un précédent bilan faisait état de 16 tués, dont neuf enfants.

La procédure judiciaire va probablement se dérouler sur la base Lewis-McChord, dans l’Etat de Washington, où est basé l’accusé. Robert Bales est détenu à l’isolement dans la prison militaire de Leavenworth, au Kansas.

[2Le Président de la République a traité le jeune tueur de "monstre". Ce qualificatif est inadéquat et n’est justifié que pour un effet de manche. L’acte commis est terrifiant et profondément injuste car il concerne des innocents, en particulier des enfants. Le jeune Mohamed, s’il avait été accueilli par l’Armée française en son temps, comme il l’avait souhaité, après quelques actes de délinquance juvénile, serait devenu un de ces légionnaires défendant la politique française en Afghanistan et aurait sans doute aussi tué de jeunes hommes là-bas. Je n’aime pas les gesticulations partisanes sur une telle "affaire" qui arrive en plein débat électoral pour les élections présidentielles. Pour tous ceux qui veulent sortir du manichéisme ambiant et de la loi de la peur mise en avant par Sarkozy et son ministre de l’intérieur, en particulier auprès des jeunes écoliers, j’invite le lecteur à prendre connaissance d’un texte de grande profondeur, "Nous autres les meurtriers", rédigé par Jean-Marie Muller, philosophe et écrivain, membre du Mouvement pour une Alternative Non-violente ( MAN ).

[3Marine Le Pen - si elle voulait vraiment dépasser la diabolisation du FN - (mais n’est-ce pas une de ses feintes électoralistes ?) devrait lire les quelques pages que Michel Onfray consacre magistralement à Albert Camus et la guillotine honnie par Albert Camus, dans son L’ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus, Paris, Flammarion, 2012, 596 pages, notamment de la page 36 à 40

[4"Désormais, toute personne qui consultera de manière habituelle des sites Internet qui font l’apologie du terrorisme ou qui appellent à la haine et à la violence sera punie pénalement." Dans une déclaration solennelle à la télévision et à la radio, une heure après la mort de Mohamed Merah, jeudi 22 mars, le chef de l’Etat a annoncé plusieurs mesures de lutte contre le terrorisme, dont la pénalisation de la consultation de sites extrémistes une mesure que le gouvernement veut mettre en place "sans délai", a annoncé François Fillon.

Selon Dalien Leloup du journal Le monde (22-03-2012), "cette mesure a de fortes chances d’être déclarée contraire à la Constitution. La Cour européenne des droits de l’homme, tout comme le Conseil constitutionnel considèrent que toute mesure limitant la liberté d’expression doit être précisément limitée et encadrée. Le blocage des sites pédopornographiques a ainsi été jugé légal en France et dans d’autres pays d’Europe, tandis que le blocage de sites de téléchargement illégal a été considéré, au niveau européen, comme attentatoire à la liberté d’expression, parce que trop vaste".

[5ACKERMANN W, DULONG R, JEUDY H-P, 1983, Imaginaires de l’insécurité, Méridiens-Klienksieck

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?