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THÈSE DE DOCTORAT DE MADAME Ling NING, INTITULÉE « LA VIE PSYCHIQUE ET SOCIALE DES ENFANTS DANS LES ORPHELINATS CHINOIS »

jeudi 8 mars 2012, par René Barbier

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Soutenance 6 février 2012, Université René Descartes
à 14 heures en salle des thèses au 45 rue des saints pères, 5ème étage bâtiment Jacob.

RAPPORT FINAL SUR LA THÈSE DE DOCTORAT DE MADAME NING LING INTITULÉE « LA VIE PSYCHIQUE ET SOCIALE DES ENFANTS DANS LES ORPHELINATS CHINOIS »

Soutenance 6 février 2012, Université René Descartes

Sous le direction de Mme Nicole Boucher

Rapport de soutenance de la Thèse de doctorat en sciences de l’éducation
Présentée à l’Université Paris Descartes-Sorbonne, le 6 février 2012

Par Madame Ling NING

Titre de la thèse :

La vie psychique et sociale des enfants dans les orphelinats chinois

La présidente présente la composition du jury dans l’ordre des interventions :

-  Nicole Boucher, Maître de conférences à l’Université Paris Descartes-Sorbonne, Habilitée à Diriger des Recherches, Directrice de thèse de Ling Ning

-  Catherine Sellenet, Professeure à l’Université de Nantes, Rapporteure

-  René Barbier, Professeur émérite, Université Paris 8, Rapporteur

-  Monique Robin, Chargée de Recherche au CNRS, Habilitée à Diriger des Recherches, Université Paris Descartes-Sorbonne, Présidente du jury

Elle invite ensuite Madame Ling Ning à présenter sa thèse. Au terme de cet exposé, Madame Nicole Boucher, directrice de thèse, prend la parole et rappelle combien elle a eu de plaisir à accompagner Ling Ning dans son parcours de chercheure de la licence à ce jour. Elle a été une étudiante studieuse, curieuse, très agréable avec les enseignants et ses camarades.

Aujourd’hui, elle parachève son parcours en présentant un travail de 282 pages abouti, rigoureux, riche en données. Le document principal de la thèse est accompagné d’un volume d’annexes qui contient l’ensemble des données recueillies auprès des nurses des orphelinats et surtout auprès des enfants.
Dans la partie consacrée à l’état de la question, le pari a été de croiser plusieurs approches : une approche historique qui nous permet de mesurer le lourd passé qui pèse sur les enfants considérés en surnombre en Chine ; une approche psychologique avec une synthèse des écrits sur les effets de la carence et de l’abandon ; un chapitre consacré aux prises en charge psychothérapeutiques et enfin le compte rendu de son expérience de bénévole, pendant deux mois dans deux orphelinats en Chine.

Madame Boucher souligne tout d’abord le gros travail de compilation qu’à exigé la partie de la thèse consacrée à l’évolution de la prise en charge des enfants abandonnés en Chine de la dynastie des Song à nos jours. Madame Ling cite dans sa bibliographie 19 références chinoises qu’elle a traduites et restituées en Français. Elle met bien en évidence que le sort des enfants est plus souvent lié à des actions de bienfaisance qu’à une véritable politique publique, et ceci est encore plus vrai de nos jours.

L’approche conceptuelle est basée sur des écrits en psychologie clinique. Le vécu des enfants carencés et abandonnés fait l’objet d’une littérature abondante en psychologie avec des auteurs majeurs comme Spitz, Aichorn, Bowlby, Winnicott, Cyrulnik, Lebovici, Berger. Ling Ning en fait grandement référence. Une des difficultés a été de tenter de distinguer ce qu’il en est de la carence, de la séparation, de l’abandon, du traumatisme…. L’écrit souffre alors de répétitions car, quelle que soit la nature de la carence, l’enfant en mal-être de bons soins ressent une souffrance avec des atteintes sur l’estime de soi, la fragilité du lien à l’autre, le sentiment de ne pouvoir être abouti, une vulnérabilité du moi. L’organisation des écrits aurait été plus légère à lire et plus accessible si elle n’était basée non plus sur l’origine de la carence mais sur le type de répercussions observées. En effet, selon les auteurs, l’accent est porté sur les répercussions psychiques internes (Lebovici, Spitz), ou sur le lien à l’autre (Bowlby, Aisworth) ou sur les répercussions dans la manière d’être et de faire (Cyrulnik, Berger).

Dans cette première partie, les chapitres consacrés aux modalités de prise en charge proposent une confrontation entre les écrits théoriques sur les bonnes pratiques et l’observation naturaliste qu’a réalisée Mme Ning au sein de deux orphelinats en Chine. La comparaison est édifiante et met en évidence les pénuries des prises en charge chinoises, avec un manque de moyens et un manque de formation criants. La reconnaissance des besoins affectifs et psychiques des enfants abandonnés semble loin d’être une priorité dans les réflexions éducatives et pédagogiques. Madame Boucher regrette que l’auteure n’insiste pas davantage sur cette situation, mais il faut aussi comprendre qu’il n’est pas aisé de se désengager « sans culpabilité » de la culture qui nous porte.
La problématique et les hypothèses font suite à ce travail de collecte des savoirs. Elles en découlent logiquement, étayées par des concepts de la psychologie, mais sûrement trop logiquement, c’est-à-dire qu’il aurait fallu du temps supplémentaire pour avoir le dégagement nécessaire à des hypothèses plus originales.

Vient alors l’enquête de terrain en cohérence avec la problématique. Ce travail de terrain est à souligner tant il a nécessité d’investissement de la part du chercheur. Pendant deux mois de vie dans les orphelinats, Madame Ning a participé à l’accompagnement des enfants, noué des liens avec eux et les nurses (c’est ainsi que l’on nomme le personnel auprès des enfants, ce qui laisse supposer que leur mission est plus de l’ordre d’une fonction de nourrissage que d’une fonction éducative).

Le protocole méthodologique est original croisant pour les enfants, entretien, dessin et test des contes avec une adaptation des outils à la situation de recherche et pour obtenir l’adhésion des enfants chinois.
Ainsi la consigne du dessin demandé aux enfants sollicitait leur représentation de soi (« dessine un bonhomme ») et de l’institutionnalisation (« et la maison où il habite »). La plupart des dessins réalisés démontre que les enfants projettent d’avantage leur vécu d’abandon que leur vécu actuel, la problématique projetée reste ancrée sur le lien douloureux aux parents et leur sentiment de solitude et de mauvais objet. Le test des contes a été adapté avec des images plus proches des contes chinois que des contes européens. Il est à noter, entre autres, que l’identification des enfants reste majoritairement associée au conte où le héros est rejeté et abandonné qu’aux contes où le héros est couvé et heureux.
Les entretiens ont été classiquement traités par analyse thématique de contenu ; les données recueillies par la médiation des dessins et des contes ont subi un double traitement. Dans un premier temps, Ling Ning a fait preuve de perfectionnisme. Elle n’a pas voulu laisser place au hasard pour des interprétations et a construit des grilles permettant une classification des caractéristiques des dessins et des contes. Pour cela, elle a compilé et regroupé l’ensemble des signes relevés par différents auteurs (surtout J. Royer) pour fournir une grille permettant d’analyser à la fois le dessin du bonhomme et de la maison. Madame Boucher souligne l’originalité de ce travail, qui certes mérite d’être encore affiné et testé, mais qui a servi à consolider l’approche clinique. Avec, et peut être à cause de son perfectionnisme, l’approche clinique, qui, elle doit tenir compte d’une marge d’erreur, a été, pour Ling, plus difficile à adopter. C’est en groupe de recherche et dans les rencontres individuelles qu’elle a pu s’y engager, mais l’écrit laisse peu de place à ce type de lecture des données.
Les résultats alternent une présentation globale des données recueillies auprès des 16 enfants (avec le support des grilles) et une présentation de 7 études de cas.

Les analyses apportent des résultats allant dans le sens des hypothèses. Les conséquences de l’abandon et de l’institutionnalisation chez les enfants chinois seraient de la même nature que celles observées chez les auteurs majeurs.
Les analyses laissent toutefois sur la faim face au foisonnement de données et aux divers traitements qui auraient pu être menés. Des approches comparatives auraient été intéressantes (selon l’institution d’accueil, le sexe.) En revoyant, pour ce rapport, les dessins des enfants, Nicole Boucher a remarqué que les enfants handicapés de l’orphelinat n°1 ont dessiné systématiquement un enfant isolé alors que 5 sur 8 enfants de l’orphelinat 2 ont représenté un enfant jouant avec un autre ou en compagnie d’un parent. Le vécu d’exclusion des enfants handicapés apparaît par contraste ; être en lien, on le sait, est un des effets majeur du sentiment d’humanité.

La discussion des résultats aurait nécessité plus d’approfondissements, il aurait fallu plus de temps de recherche. Ceci n’est pas forcément du fait de Mme Ling, en sciences humaines un travail de thèse ne peut se réaliser pleinement dans les temps impartis. La maturation de la problématique, la compilation d’écrits complexes et systémiques, les analyses nécessitant plusieurs niveaux d’approche rallongent le temps de la thèse ; temps d’autant plus longs pour Mme Ling dont le français n’est pas la langue maternelle.

Pour conclure, et avant de poser quelques questions, Nicole Boucher renouvelle ses chaleureuses félicitations pour le travail considérable, sérieux, rigoureux que Mme Ling a fourni, pour sa contribution originale dans le champ des connaissances sur les enfants placés et pour la démonstration de sa maîtrise de la démarche de recherche.

Madame Nicole Boucher sollicite alors Mme Ling pour apporter des compléments à son rapport. Dans quelle mesure l’histoire des enfants placés a-t-elle laissé son héritage dans les pratiques actuelles en Chine ? Peut-on avoir plus d’informations sur la « vie sociale » des enfants des deux orphelinats étudiés (car cet aspect apparaît dans le titre de la thèse mais n’est pas suffisamment développé) ?
Les réponses apportées par Ling Ning satisfont Nicole Boucher.

Madame Catherine Sellenet, professeure à l’Université de Nantes, prend ensuite la parole. Elle note que Madame Ning-Han présente une thèse de 282 pages, complétée par un second volume d’annexes de 210 pages où figurent les entretiens, auxquels il faut ajouter les dessins d’enfants, ce qui constitue une prouesse dans la maitrise d’une langue étrangère. Organisée en trois grandes parties, la thèse est bien écrite et référencée (127 ouvrages ou articles, 4 thèses, 19 ouvrages chinois ou articles), harmonieuse entre la partie historique et théorique et la partie recherche axée sur les entretiens (trois entretiens avec des professionnels + 16 entretiens d’enfants). A cette approche qualitative par entretiens il faut ajouter : des observations au sein de l’institution, la passation de tests de contes et l’analyse de dessins, l’étude approfondie de sept histoires d’enfants. Par l’approche historique, on mesure les efforts tentés pour prévenir l’abandon ou y répondre, mais aussi les stagnations présentes dans la prise en charge des enfants. Catherine Sellenet note que d’un pays à l’autre, de la France à la Chine, les méthodes institutionnelles proposées sont souvent les mêmes, mais que la Chine est davantage confrontée à une sélection par le genre, les petites filles étant plus volontiers abandonnées.

Le tableau dressé évoque les effets des carences précoces sur le développement des enfants et les théories sollicitées sont pertinentes pour traiter le sujet choisi : théorie de l’attachement, théorie de la carence, pathologies du lien, traumatisme et résilience. Cette partie théorique est maitrisée mais Catherine Sellenet interroge Madame Ning sur une absence de réflexion sur les approches interculturelles de l’attachement, y compris et surtout à partir des études effectuées en Chine [L’étude de Beijing menée par Gao et Wu (citée dans Posada et coll., 1995) ; Tang (1992) ; Ho (1994) ; Hu et Meng (1996)…].

C’est principalement la seconde partie de l’étude qui cristallise les questions. Catherine Sellenet interroge Madame Ning-Han, sur son analyse des dessins, technique de recherche dont la scientificité reste toujours aléatoire sans prise en compte de la dimension culturelle et du transfert d’outils d’analyse d’un pays à l’autre. La recherche de signes de traumatismes et des effets institutionnels de la carence sur le développement des enfants semble insuffisamment tenir compte de la dimension culturelle, de l’âge, voire de l’ancienneté de la séparation, du handicap… autant de dimensions qu’il aurait fallu interroger et croiser avec les réponses pour valider l’argumentation proposée. Catherine Sellenet interroge Madame Ning-Han sur son approche résolument « européenne », sur la constitution du corpus qui apparait peu homogène, sur certaines interprétations psychologiques rapides voire caricaturales (p. 159, p. 164 et suivantes), sur la non prise en compte des capacités graphiques des enfants selon l’âge. Au-delà d’un travail conséquent et sérieux, Catherine Sellenet engage Madame Ning-Han à prendre position sur les outils, à affiner sa lecture et à se dégager des auteurs convoqués dans la thèse, pour enrichir son approche personnelle. Par ailleurs, Catherine Sellenet renouvelle à Madame Ning-Han ses félicitations pour le souci d’immersion au cœur des institutions, pour son engagement auprès des enfants en abordant un sujet sensible, et pour ses réponses lors de la soutenance.

Monsieur Barbier, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Paris 8, s’exprime à son tour. La thèse que l’université René Descartes nous demande d’évaluer comprend deux volumes. Le premier volume constitue le corps de la thèse, Il comprend 282 pages dont 11 pages de bibliographie. Le second volume d’annexes comprend 494 pages plus un certain nombre de pages d’iconographies. Ces pages correspondent aux entretiens retranscrits, aux analyses de dessins et de contes.

Dans l’ensemble, la thèse de Madame Ling Ning est tout à fait sérieuse, intéressante, méthodique et minutieuse, et sans beaucoup de coquilles orthographiques.

Le texte est souvent agrémenté de tableaux explicatifs et chaque chapitre fait l’objet d’une synthèse finale bien venue.

La thèse vise à explorer et à comprendre la vie psychique et sociale des enfants dans les orphelinats en Chine, à partir de deux institutions spécifiques des environs de Pékin, sous obédience catholique pour l’une et sous dons privés pour l’autre.

Dans le premier orphelinat Saint Jean, il s’agit essentiellement d’enfants grandement handicapés moteurs et mentaux depuis la naissance, le plus souvent abandonnés prématurément.

Dans le second « le village des lumières », il s’agit de jeunes de la prime enfance à l’adolescence, dont les parents sont le plus souvent en prison pour des crimes divers.

La thèse comprend trois grandes parties et une partie conclusive et dite de discussion.

La première partie condense les résultats des lectures de l’impétrante et ses observations à partir d’un regard croisé sur le vécu des enfants en orphelinat. Elle est composée de quatre axes.

Un axe premier envisage un point de vue historique sur l’évolution et le fonctionnement des orphelinats en Chine depuis la dynastie des Song jusqu’à nos jours, en particulier par rapport aux infanticides nombreux et surtout pratiqués sur les petites filles. Le deuxième axe propose le point de vue psychologique sur la construction du lien pendant la petite enfance. Le troisième axe s’intéresse aux conditions des bonnes pratiques institutionnelles et le quatrième axe est consacré à la recherche exploratoire réalisée au sein de deux orphelinats chinois à l’occasion d’une pré-enquête.

Dans la deuxième partie, l’impétrante expose la collecte des données réunies lors de la recherche avec une description de trois étapes : le choix des outils méthodologiques (entretiens auprès des sujets de la recherche, l’élaboration du dessin et un test de conte élaborés par les enfants) ; Déroulement du recueil des données auprès des enfants ; Méthode d’analyse : constitution d’une grille d’entretien et d’analyse des dessins et du récit des contes. Analyse globale et outils par outils.

La troisième partie est destinée à l’analyse des données recueillies à partir des trois vecteurs qui font l’organisation de la vie psychique des enfants en institution, à travers les théories psychologiques : la représentation de soi ; la représentation de son lien à l’autre ; les mécanismes de défense et d’adaptation mis en œuvre.

La doctorante présente ses résultats en deux parties.
Premièrement une étude globale est dressée par centration sur les entretiens, les dessins et les contes.

Deuxièmement elle s’intéresse à l’étude de sept cas parmi son échantillon pour une analyse beaucoup plus approfondie.

En fin de compte, la thèse se termine par une discussion des résultats et une conclusion à visée plus générale.

Pour le rapporteur, dans son ensemble la thèse est bien menée, avec de la rigueur. Il lui semble évident que la doctorante a suivi des consignes précises en explorant l’état de la question dans le domaine essentiellement de la psychologie clinique de l’enfant. Madame Ling Ning s’est arrêtée, avant tout, sur un auteur pour construire sa méthodologie de recherche. Une telle démarche présente l’intérêt de la clarté de l’exposé et de l’investigation, avec des catégories bien exposées. La limite apparaît dans une systématisation très codée dans l’interprétation et nécessairement assez éloignée d’une approche plus complexe des situations vécues, selon René Barbier.

On peut regretter, dit-il, de devoir attendre la page 140, soit la moitié de la thèse, pour trouver l’exposé de la problématique et des hypothèses retenues.
Madame Ling Ning s’appuie sur des recherches psychologiques qui en Occident visent à démontrer les effets négatifs du placement des enfants (pathologie du lien, images de soi dévalorisés, troubles psychomoteurs, trouble réactionnels, trouble de l’affectivité, violence, arrêts du développement intellectuel, désintégration de la personnalité etc.). Ce qui est mis en cause par les auteurs, c’est avant tout l’absence de stimulation et l’absence ou la carence de la mère.
Madame Ling Ning s’interroge, en fin de compte, dans sa problématique, pour savoir de quelle façon les enfants chinois vont s’organiser psychiquement en fonction de la représentation de soi, des mécanismes de défense et d’adaptation, entre eux, avec les enseignants et les nurses pour faire face à ce double traumatisme de l’abandon et du placement en institution.

La question principale est celle-ci : comment font les enfants pour apaiser le traumatisme et organiser leur vie psychique et affective ?

Toute l’analyse et l’interprétation se feront autour de trois axes : la représentation de soi, du lien de l’enfant à l’autre et les mécanismes de défense et d’adaptation mis en œuvre par le sujet.

René Barbier pense que l’approche méthodologique est celle de la psychologie clinique, assez loin de son inclination psychanalytique, malgré son apparente référence. La psychologie sociale institutionnelle y trouve peu de place, comme d’ailleurs un regard plus anthropologique et culturel.

Après une phase de pré-enquête dans les deux institutions retenues pour la recherche, l’auteure de la thèse explore plus profondément les données recueillies dans ses lieux d’enquête, à partir de sa problématique et de ses grilles d’entretien et de passation des dessins et du test du conte, largement déterminées par les recherches antérieures de la psychologue madame J. Royer.

En conclusion René Barbier soutient que cette thèse est rigoureusement menée mais peut-être avec un souci trop scolaire qui détermine a priori les catégories dégagées par l’enquête et qui ressemblent fort à du préconstruit. De ce fait, on ne trouve pas, malgré l’abondante bibliographie convoquée en fin de thèse, les référence précises qui éclaireraient et interpréteraient différemment ou avec quelques nuances, les résultats de la recherche.

Bien que la thèse s’intitule « la vie psychique et sociale » des enfants dans les orphelinats chinois, madame Ling Ning ne discute pas vraiment de la partie institutionnelle et sociale de ses données de terrain. Un détour par les effets de ce que Erving Goffman a appelé « l’institution totale » dans son livre « Asiles » aurait peut-être permis de comprendre pourquoi des anciens élèves de ces orphelinats se retrouvent ensuite à travailler en leur sein et, en quelque sorte, « à faire carrière » dans ces lieux.

René Barbier s’étonne quand même du manque de regard culturel sur les faits retenus. Il semble que pour l’impétrante l’enfant soit le même en France, en Europe ou en Chine. Il ne trouve aucune nuance interprétative du fait de la culture chinoise dans l’interprétation des données.

René Barbier souligne quelques points critiques à cet égard.

La question du rapport à l’argent en Chine.

Il semble que l’impétrante n’ait pas bien interprété ce rapport tant elle était sous l’emprise de la pensée occidentale. Les enfants et adolescents veulent gagner beaucoup d’argent (pages 207, 215). En Chine, ce rapport doit s’analyser sous plusieurs angles de vue.

L’argent est un moyen pour sortir de la misère et entrer dans une pauvreté relative pour la classe paysanne de l’intérieur du pays. Beaucoup des membres de cette classe se retrouvent dans les villes pour travailler comme travailleurs « flottants » sans garantie sociale. Ils sont de l’ordre de 100 millions. Ils survivent avec un salaire insuffisant mais qui est mieux que ce qu’ils peuvent obtenir à la campagne.

L’argent est un signe de réussite qui joue dans la production de la face sous le regard d’autrui. Un individu qui gagne de l’argent est valorisé dans sa famille et dans son réseau d’appartenance sociale (le Guanxi). Ceci est vrai pour toute l’Asie. Dans sa thèse (Paris 8, 2000) consacrée aux étudiantes asiatiques venant faire des études en Europe, Sunmi Kim montre que l’obtention d’un doctorat n’est valorisé au Japon par exemple que s’il donne lieu à un surcroît de salaire et de position sociale.

L’argent permet de participer à des jeux d’argent dont sont attachés les Chinois ;
L’argent permet d’acquérir un statut social supérieur et de se distinguer dans la société. D’après René Barbier, ce n’est pas un problème pour la culture chinoise qui reconnaît la hiérarchisation des positions sociales et les inscrits dans des rituels depuis longtemps. La Chine ne raisonne pas sur le concept d’égalité ou de liberté comme chez nous. Elle accepte les différences économiques et sociales. Toutefois la culture chinoise privilégie toujours l’harmonie en liaison avec l’harmonie cosmique. Dès lors si un surcroît d’argent conduit à une dysharmonie sociale, il est condamnable. Dans ce cas, comme le système des remontrances des mandarins chinois sous les différents empereurs de Chine l’a exprimé, l’Empereur peut être remis en question parce qu’il n’est plus alors l’intermédiaire entre le Ciel et la Terre, garant de l’ordre et de l’harmonie cosmique sur Terre.
En Occident, de culture judéo-chrétienne, l’argent suscite une ambivalence permanente.

Dans la culture chrétienne d’obédience catholique, l’argent est plus ou moins diabolisé. Longtemps le prêt à intérêt a été refusé par les catholiques et assuré sur le plan économique par les juifs, au moins en direction des non-juifs.
Mais dans la culture protestante, très en vigueur dans les pays anglo-saxons, l’argent est signe d’une reconnaissance divine et d’une élection en ce bas monde. Ce qui fut un des points clés de la réussite de l’essor du capitalisme sous l’égide de l’éthique protestante selon Max Weber.
Ainsi les Chinois à partir de leur culture pragmatique et sans complexe à l’égard de l’argent vont rivaliser avec les Américains sur le « toujours plus » financier et matériel.

La couleur rouge

Pour René Barbier, madame Ling Ning interprète la couleur rouge des dessins d’enfant en fonction d’une typologie psychologique qui relève de la pensée occidentale, c’est à dire du sang et de la violence, signe de perturbation psychique, (par exemple dans le dessin de Ding, page 260).
En Chine, le rouge est au contraire la couleur de l’espoir, du progrès, de la réussite sociale, du bonheur, du dragon. Il ne faut jamais oublier qu’en Chine le blanc est signe de deuil alors que le noir le symbolise chez nous.

Partout en Chine, c’est la couleur première. On la croise partout et à toutes les occasions (mariages, fêtes, etc). Le sigle des J.O. est rouge.

Les deux perceptions fondamentales que les êtres humains ont du rouge sont issues de deux choses étroitement liées à leur vie : le sang et le feu.
Dans des tombes datant de la dernière période paléolithique, on a retrouvé des traces de poudre d’hématite rouge. A l’intérieur des tombes du vestige de Shandingdong, sur le site de Zhoukoudian à Beijing, découvert en 1933, de la poudre d’hématite rouge a été relevée autour des squelettes d’hommes et de femmes plus ou moins âgés. Ces tombes sont vieilles de 700 000 ans environ. Les hommes de cette époque considéraient cette poudre comme le symbole du sang qui contenait l’âme.

D’après la dynamique des cinq éléments dont chacun correspond à une couleur, le rouge fut respecté plus de 800 ans sous la dynastie des Zhou (1046 – 221 av. J-C). plus de 400 ans sous la dynastie des Han (206 av. J.- C - 220 ap. J. - C), plus de 150 ans sous la dynastie des Jin (26S - 420), plus de 300 ans sous la dynastie des Song (960 - 1279) et enfin pendant plus de 270 ans sous la dynastie des Ming (1368 -1644).

Certes, de l’époque du règne de l’empereur Yangdi des Sui (605 -618) jusqu’à la dynastie des Qing (1644 -1911), le jaune clair fut la couleur réservée à l’empereur et à la famille impériale, mais le rouge était aussi l’une des couleurs principales des habits de cérémonie de l’empereur, de la famille impériale et des fonctionnaires. A certaines périodes, les vêtements rouges furent interdits au peuple.

En tant que couleur noble, le rouge a une place très importante dans l’architecture. Les nobles revêtaient leur porte de rouge ; ainsi, « la porte rouge » est-elle devenue le symbole des familles riches et puissantes.

Quelquefois, des nobles laquaient toute leur maison en rouge, excepté le toit ; on appelait alors leur maison « pavillon rouge ».

En Chine, le rouge est ainsi une couleur porte-bonheur. Le costume impérial y est souvent de couleur pourpre. Lors d’une fête comme des noces, on aime porter des costumes rouges. René Barbier rappelle que dans des entreprises, lorsqu’on partage les profits, cette cérémonie est dénommée « fen hong », qui signifie mot-à-mot, partager le rouge ; si quelqu’un est très apprécié par son patron, on l’appelle « Hong ren », entendez par là une personne rouge. Dans l’opéra de Pékin, le rouge a aussi un sens positif qui symbolise la loyauté et le courage.
Il symbolise aussi la vie, les flammes et de la chaleur. Si elle symbolise aussi la mort, cette dernière est considérée comme une renaissance en Asie. Les processions funéraires asiatiques sont encore de nos jours colorés de rouge.
Avec la succession des dynasties, les empereurs ont changé, les coutumes ont également changé, mais le rouge est toujours resté la couleur préférée des nobles et du peuple et a occupé une place fondamentale dans leur vie.
Le rouge était utilisé lors de toutes les cérémonies nationales importantes : le couronnement du nouvel empereur, l’offre des sacrifices, l’octroi d’un titre, le mariage, l’expédition militaire... Il était plus largement employé dans la vie quotidienne impériale, surtout pendant la dynastie des Ming.
La couleur rouge est aussi liée au drapeau rouge de la révolution maoïste qui a fait prospérer la Chine misérable des paysans malgré les dizaines de millions de morts.

Même le vin rouge est apprécié pour sa couleur et est cultivé très largement en Chine. Les chinoises préfèrent généralement le vin rouge, synonyme de romantisme, de classe et de passion. Dans les mariages : avoir du vin rouge dans les mariages c’est le bonheur et le romantisme combiné. De plus en plus, on remplace le baijiu (vin blanc) par du hongjiu (vin rouge).

Dans les milieux d’affaires, la fortune, la puissance et la chance sont des valeurs fondamentales. Le vin rouge se retrouvera donc plus facilement dans les banquets, pour trinquer (ganbei) entre partenaires.

Enfin la coopération entre élèves dans les orphelinats (pages 113, 130, 131) doit être interprétée non en fonction de l’idée de fraternité chrétienne, trop occidentalisée, mais plutôt en fonction de l’idée de ren ou de vertu d’humanité pour laquelle l’homme est conçu comme unêtre en relation avant tout. L’idéogramme« ren » est représenté par un homme avec deux traits horizontaux signifiant cette relation inéluctable entre un homme, son semblable et l’environnement ( .) Ce n’est que la conséquence du rapport de la culture chinoise à l’harmonie cosmique où tout se tient, où tout est en interdépendance. L’astrophysicien québécois Hubert Reeves, répondait récemment à sa petite fille de 14 ans que la terre et le soleil était dans un rapport étroit. Sans la masse exacte du soleil, la terre soit s’enfuirait vers des espaces lointains (si le soleil était moins massif), soit se rapprocherait dangereusement et tournerait plus vite autour du soleil si ce dernier était plus massif. La terre ne tourne « normalement » et judicieusement autour du soleil que parce que le soleil à la dimension qu’il a aujourd’hui.

Un autre point critique, pour René Barbier, résulte du choix d’institution en rapport direct avec l’institution religieuse du catholicisme : N’oublions pas qu’il y aurait entre 12 et 14 millions de catholiques en Chine, à peine 1% de la population totale du pays. En quoi cette influence ne risque-t-elle pas d’introduire un artefact dans les résultats de la recherche au sein d’une culture chinoise très éloignée de cette orientation philosophique ? (Par exemple la représentation du paradis chez Ling page 216, exceptionnel en Chine). Mais peut-être est-ce la montée actuelle du nombre des croyants catholiques dans la République Populaire de Chine qui a influencé la doctorante.

Au total, René Barbier conclut par l’intérêt et la portée de cette thèse qui fut remarquablement soutenue par Madame Ling Ning lors d’une disputatio où l’implication de la doctorante s’affirma peu à peu et devint fort justement évidente.

Madame Monique Robin, chargée de recherche au CNRS, HDR, au laboratoire CERLIS de l’université Paris Descartes-Sorbonne prend ensuite la parole. Elle souligne l’intérêt qu’elle a trouvé à la lecture du premier chapitre de la thèse de madame Ling, chapitre consacré à l’histoire du sort réservé aux enfants orphelins et abandonnés en Chine depuis 960 à nos jours. Cette lecture apporte beaucoup d’éléments de contextes, tant sur le plan historique que sur le plan social qu’institutionnel (par exemple, la distinction qui est faite entre le monde rural et le monde urbain, les catégories sociales de familles sous la dynastie des Song qui permettaient de recevoir plus ou moins de litres de riz, la pratique de l’infanticide qui n’était pas acceptée mais qui était malgré tout fort peu pénalisée et, évidemment, les noyades des petites filles que l’on retrouve à toutes les époques.
Monique Robin souligne qu’elle a beaucoup apprécié dans cette partie les notes de bas de page qui permettent aux lecteurs ayant peu de connaissances, ni sur l’histoire de la Chine, ni sur son organisation sociale, ni sur sa culture de se repérer un peu mieux grâce aux détails concrets qui sont apportés. Vers la fin du chapitre, il serait souhaitable d’en savoir un peu plus sur la population des enfants accueillis dans ces orphelinats à l’heure actuelle (pourcentage de filles parmi les enfants normaux et les enfants handicapés ou malades) ainsi que dans la population générale (taux d’infanticide, taux de mortalité infantile). Par exemple, ce dernier chiffre est fourni pour les enfants accueillis en orphelinat pour l’année 1922 (Plus de 88% décédaient avant 1 an) mais on manque de données statistiques nationales sur les caractéristiques et le devenir des enfants vivant actuellement en institution.

Sur cette partie, Monique Robin regrette de ne pas avoir suffisamment l’éclairage de la culture pour comprendre ces pratiques différentes de celles du monde occidental. Si madame Ning expose clairement comment au fil des ans et des régimes gouvernementaux, les facteurs économiques ont joué un rôle majeur dans les fluctuations de la prise en charge des enfants orphelins et abandonnés, elle donne peu d’éléments pour comprendre sur un plan culturel la figure de l’enfant qui est traité si différemment selon qu’il soit fille ou garçon, normal ou handicapé.

Par exemple, un paradoxe intéressant est souligné page 39 : celui de la croissance du taux d’abandon des enfants handicapés dans les années 90, alors que l’économie est en pleine prospérité, sous le régime de la république populaire de Chine. De même, comment s’inscrit au plan culturel la loi de l’enfant unique, même si on en comprend les motifs d’ordre économique et politique ?
La partie théorique est essentiellement psychanalytique. Madame Robin mentionne que, bien que psychologue, elle ne dispose pas de compétences très pointues pour évaluer ce cadre de référence et qu’elle a lu cette partie théorique, du point de vue de la psychologie du jeune enfant qui est sa formation initiale.
A ce sujet, elle trouve que madame Ning n’affirme pas clairement d’emblée son choix théorique : la référence au modèle psychanalytique devrait apparaitre explicitement dans le résumé et dans l’introduction de la thèse. Dans l’introduction, l’approche affichée est celle de la psychologie clinique, ce qui est exact, mais surtout sous l’angle des outils projectifs utilisés, et sans vouloir entrer dans le débat psychologie clinique/psychanalyse, il importerait d’être plus clair à ce sujet

Pour Monique Robin, la psychologie du jeune enfant a droit de citer dans cette thèse car l’interrogation centrale sur l’organisation psychique des enfants vivant en institution se construit autour du concept de carence de soins maternels dans les premiers mois de la vie. Elle mentionne qu’elle aurait préféré le terme d’organisation psychique ou celui de fonctionnement psychique à celui de vie psychique que l’on trouve dans le titre de la thèse.

Monique Robin rappelle que la psychologie du jeune enfant s’est développée dans les années 70, à partir des recherches pionnières de Gesell aux Etats-Unis sur le premier développement de l’enfant (dans les années 50) et de celles du psychanalyste Winnicott (1965/1980) sur la dyade mère-nourrisson qui ont marqué le début de l’essor des recherches sur la petite enfance dans les pays nord-américains et européens. Elle recommande fortement à madame Ning la lecture de l’ouvrage-bilan de Gérard Neyrand, sur l’évolution des savoirs sur la petite enfance publié en 2000 (L’enfant, la mère et la question du père). Dans cet ouvrage, l’auteur montre comment la naissance de la psychanalyse a entrainé une nouvelle représentation du petit enfant et de sa mère. Pour Gérard Neyrand, la démarche de la psychanalyse s’est fondée en s’’inscrivant en faux contre une représentation sociale du bébé dominé par ses besoins physiologiques. Ce faisant, la psychanalyse a introduit sur le devant de la scène les besoins affectifs et émotionnels du bébé.

Les travaux sur les carences affectives de l’enfant placé en institution, initiés par le psychanalyste René Spitz dans les années 50, ont considérablement modifié le regard savant sur la petite enfance. Pour René Spitz, et pour la première fois, la présence constante d’une mère est plus nécessaire au développement global d’un enfant que la satisfaction de tous ses besoins corporels et physiologiques.
Il serait souhaitable que la référence aux travaux de Spitz apparaisse plus tôt dans le cadre théorique, dès la partie traitant de la carence de soins maternels (page 70 au lieu d’apparaitre page 81 quant sont traitées les conséquences psychiques du placement chez l’enfant), car de ces travaux fondateurs ont découlé :

1) L’idée de l’établissement de liens affectifs entre le nourrisson et sa mère comme garant de l’équilibre psychique actuel du bébé et de son devenir.

2) L’expression d’une carence dans le développement du jeune enfant, identifiée comme une "carence de soins maternels".

Cette carence peut se développer dans différents contextes. Que ce soit lors d’un placement en institution où le nourrisson ne reçoit pas de soins appropriés de la part d’un substitut maternel ou lorsque l’enfant ne reçoit pas de soins adéquats de la part de sa propre mère, la carence maternelle implique une insuffisance d’interaction ou un dysfonctionnement de l’interaction entre l’enfant et une figure maternelle.

A la suite de ces travaux pionniers de Spitz, le champ d’étude de la construction du lien mère-nourrisson s’est fondé essentiellement, à partir des années 60, sur deux courants théoriques de la psychologie du développement : celui de l’attachement, développé par Bowlby à partir de 1958, né de la rencontre de l’éthologie et de la psychanalyse, et celui des interactions précoces (Brazelton, Schaffer, Stern, qui est cité), courant de recherche qui croise les apports alors récents sur les compétences perceptives et sociales des nourrissons, que l’on découvre grâce aux travaux de la psychologie du premier développement, et ceux issus de l’observation micro-analytique de la réciprocité des comportements de la mère et de l’enfant à l’occasion des échanges dans les situations de soins et de jeux.

Le concept de "dyade mère-enfant" fonctionnant comme un tout et isolé de son environnement a constitué le pilier des travaux du courant interactionniste et du modèle de l’attachement jusque dans les années 80.
Cependant, ces concepts ont été discutés par la suite. Sous l’effet de ce que Gérard Neyrand a nommé « l’irruption d’une critique radicale du modèle de la suprématie relationnelle mère-enfant », on a vu se développer en psychologie un intérêt nouveau pour le rôle du père dans le développement du bébé, puis le rôle de la fratrie, des grands-parents, la notion d’attachements secondaires, puis multiples, la socialisation de l’enfant dans les crèches et les relations entre pairs, l’apport des modèles éco systémiques...

Monique Robin reconnait que le concept de carence précoce de soins maternels a bien un caractère central dans l’exposé de la thèse de Ling Ning et que tous les auteurs cités rendent bien compte des travaux de recherche dans ce domaine. Toutefois, bien que l’on ne s’attende pas à un développement exhaustif sur l’élargissement des travaux plus récents sur le jeune enfant et son entourage, travaux certes plus éloignés de l’objet de la thèse, Monique Robin, à la lecture du cadre théorique, a le sentiment que, pour Ling Ning, les travaux sur le petit enfant se sont arrêtés à l’aube des années 80. Elle souligne d’ailleurs que la liste de références n’est guère récente.

Monique Robin commente alors la partie méthodologique de la thèse. Ling Ning a passé deux mois dans deux orphelinats en Chine où, grâce à son statut de stagiaire bénévole, elle y a vécu en immersion en pratiquant une observation participante digne de l’ethnographie, ce qui lui a permis de faire passer des épreuves projectives aux enfants et d’avoir avec eux des entretiens. Il s’agit d’un bon choix et madame Ning explique bien comment le fait d’être mêlée à la vie de l’établissement a permis de recueillir des données auprès d’enfants vivant dans des contextes aussi difficiles. Elle décrit bien la question des lieux et des moments de l’enquête, la place qu’elle a prise un court moment dans la vie de ces enfants et comment cela a servi au recueil des données.

Dans le texte, la place de la pré-recherche pour l’élaboration des hypothèses n’est pas très claire. Quand et comment la chercheure est-t-elle passée à la phase d’enquête proprement dite ? Monique Robin suggère aussi de mettre la description des deux terrains avant la présentation de ce qui y a été fait.
Une des critiques de Monique Robin porte sur la question des deux terrains et demande à madame Ning de justifier son choix de recueil des données dans deux structures accueillant des populations aussi différentes.

A Saint Jean, il s’agit d’enfants plus ou moins lourdement handicapés (beaucoup sont IMC) abandonnés précocement par leurs parents et vivant en institution pratiquement depuis le début de leur vie. La, on est dans une problématique croisée de la carence précoce de soins maternels par absence de la figure maternelle et de la qualité des soins de substitution en institution.
Mais cette problématique dans cet établissement est intriquée avec celle du handicap (qui joue évidemment un rôle sur l’image de soi et les relations sociales). Dans le tableau de présentation de l’échantillon, il serait souhaitable d’avoir des informations sur la gravité et la nature des handicaps de chaque enfant.

Au village des lumières, il s’agit d’enfants non handicapés placés à un âge plus avancé (2 ans pour le plus jeune, 8 ans et demi pour le plus âgé) dont on sait seulement qu’ils ont été placés là parce qu’un des deux parents est en prison. Quid de l’autre parent ? De l’entourage familial ? Ces enfants ont-ils été placés là parce qu’il n’y avait personne pour s’en occuper ? Ou bien parce que les parents n’assurent pas un rôle éducatif adéquat ? Peut-on vraiment parlé dans ce cas de défaillances dans la fonction maternelle primaire comme dans le cas des enfants de Saint Jean ? Le tableau 1 page 150 gagnerait à être complété et commenté mais madame Ling souligne qu’elle n’avait pas accès à d’autres informations.
Ce mélange des deux terrains pose problème pour Monique Robin. Puisque la thèse porte sur les conséquences sur l’organisation psychique des enfants du traumatisme consécutif à une défaillance de soins maternels, il ne parait pas vraiment légitime de mélanger ces deux populations d’enfants dont tous n’ont pas été abandonnés par leurs parents et dont certains ont vécu des traumatismes importants (par exemple, on apprend au détour de l’exposé d’un cas accueilli au Village des Lumières que la mère de l’enfant est en prison pour avoir tué le père, suite à des violences familiales).

La discussion des résultats constituent, pour Monique Robin, une partie inachevée du travail. A aucun moment, les résultats sont interrogés au regard du manque d’homogénéité de l’échantillon. Ce n’est pas pareil d’être IMC et d’avoir été abandonné à la naissance par ses parents ou d’être un enfant non handicapé, dont certains ont été victimes de maltraitance, dont, pour l’un d’entre eux, la mère est en prison pour avoir tué le père !

Ce qui semble plutôt réunir les deux terrains, c’est la mauvaise qualité de leur lieu de vie. Mais celle-ci, bien que décrite, n’est que peu interrogée et théorisée. On apprend, par ci, par là qu’il y a un manque de personnel, un manque de moyens, que les enfants n’ont pas d’espace et d’objets a eux (pas même une brosse à dent), que les tutrices vont et viennent en fonction des tâches domestiques qu’elles ont à accomplir sans s’occuper vraiment des enfants, que certaines sont « méchantes » (voire violentes). Bref, il manque à la thèse une analyse des conditions éducatives dans lesquelles vivent ces enfants même si l’analyse des institutions et des pratiques institutionnelles n’entrent pas dans le cadre théorique choisi.

Les réponses de madame Ning apportent des informations complémentaires très pertinentes sur les conditions éducatives dans les deux terrains et indiquent qu’elle souhaite poursuivre l’analyse de ces données sous cet angle comparatif dont elle fournit quelques pistes au cours d’une soutenance riche qui montre une grande détermination.

Après avoir délibéré, le jury décerne à Madame Ling Ning le titre de Docteur en sciences de l’éducation avec la mention très honorable.


Illustration : peinture chinoise traditionnelle

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