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Claude lévi-Strauss et le Japon

mardi 27 décembre 2011, par René Barbier

Claude Lévi-Strauss a toujours eté passionné par le Japon depuis son enfance où il collectionnait les estampes japonaises.

Dans son livre "L’autre face de la lune, Ecrits sur le Japon", [1], l’auteur, dans une série de textes souvent publiés à l’origine en japonais, nous fait comprendre la raison de son intérêt, en tant qu’anthropologue et de philosophe.

Par son apport, Claude Lévi-Strauss nous incite à une profonde compréhension de l’originalité de la culture japonaise par rapport à ses voisins d’envergure, notamment la Chine. Le Japon n’a pas fini de nous interpeller sur nos valeurs en Occident. Mais nous aussi nous nous devons de l’interroger sur sa violence cachée. [2]

Avec la plupart des philosophes, il distingue bien deux faces et deux inclinations de la pensée en Orient et en Occident.

D’une part dans la pensée occidentale qui réfléchit sur celle de l’Orient, le refus dans cette dernière du sujet, du moi dont l’Orient affirme le caractère illusoire.

D’autre part le refus du discours. Le langage au service de la raison ne saurait atteindre le fond des choses. "Selon la conception orientale, tout discours est irrémédiablement inadéquat au réel" (p.50).

Mais à ces deux refus, C.Levi-Strauss soutient que le Japon réagit de manière originale.

Certes le Japon ne se fige pas sur le sujet, mais il ne l’annihile pas non plus. Il en fait un résultat et non une cause. La pensée japonaise est centripète alors que la pensée occidentale est centrifuge. Dans sa syntaxe qui va du général au spécial et se termine par le sujet, celui-ci "retrouve une réalité, il est comme le lieu dernier où se reflètent ses appartenances" (p.51). Il s’ensuit un sentiment de chacun de participer à une oeuvre collective où chacun à sa place et où chaque objet fonctionne semble-t-il en sens inverse de celui d’Occident. Ainsi le rabot n’est pas utilisé en allant du raboteur (sujet créateur) vers l’extérieur mais au contraire du rabot vers le raboteur, vers le sujet de l’action. Ainsi Claude Lévi-Strauss soutient que "le Japon a retourné, comme on retourne un gant, le refus du sujet pour extraire de cette négation un effet positif, y trouver un principe dynamique d’organisation sociale à l’abri du renoncement métaphysique des religions orientales, de la sociologie statique du confucianisme et de l’atomisme auquel le primat du moi expose les sociétés occidentales" (p.52)

En ce qui correspond au second refus - celui du discours rationalisant - le Japon, en contact précoce et forcé avec l’Occident, adopte une attitude de discernement.
Il retient de l’Occident ce qui convient à sa culture et rejette le reste. Par exemple sur la pensée scientifique qui fait correspondre la connaissance des faits avec la vérité au sein de l’interprétation, mais se méfie du débordement du Logos dont le jeu conduit au désastre comme il en a subi les effets avec la bombe atomique.

De grands penseurs japonais - selon C.Lévi-Strauss- sont prudents à l’égard du raisonnement a priori. Maruyama Masao valorise l’intuition, l’expérience et la pratique et le professeur Kimura Montoo doute d’une théorie de l’évolution trop emprunt de rationalité et propose une théorie neutraliste de l’évolution du monde (p.54) . Ainsi les emprunts historiques par l’Asie et la Chine et plus récemment de l’Occident par l’Amérique du nord et l’Europe, sont effectués sous bénéfice d’inventaire, filtrés et réajustés à la logique interne de la culture japonaise.

Par exemple, l’attitude de la société japonaise à l’égard du mythe n’est pas la même qu’en Occident. Chez nous le mythe va de pair avec l’histoire attestée. Nous aurons toujours des difficultés à croire en un grand récit mythique dont on ne trouve aucune preuve archéologique, comme c’est le cas pour Moïse ou Abraham par exemple comme l’écrit en 2011 l’historien des religions Frédéric Lenoir [3]. Pour Claude Lévi-Strauss " pour nous Occidentaux, un abîme sépare l’histoire du mythe. Un des charmes les plus prenants du Japon tient en revanche au fait qu’on s’y sent en intime familiarité avec l’une comme avec l’autre." (p.22)

Mais c’est sa compréhension de la spiritualité japonaise liée au bouddhisme zen qui m’étonne, à travers son étude sur Sengaï, son talent de peintre, et l’art de s’accommoder du monde (pages 109 sq.) à travers les mille et une petites choses de la vie quotidienne qui touchent au sens du jeu et dans toutes les couches de la société.

"Par son appartenance au zen, Sengaï se situe dans la filiation spirituelle des maîtres de la cérémonie du thé qui, dès le XVIe siècle, recherchaient en Corée et en Chine les ustensiles les plus grossiers et les plus humbles : bols à riz de paysans pauvres, fabriqués sur place par les artisans de village." (p.113) Cette recherche aboutira à un sens de "l’art de l’imparfait", du non achevé, du rugueux entre le chaos et le fini élaboré. C’est que dans le zen de l’ "Ainsité", antérieure à toutes les distinctions, l’opposition entre le beau et le laid n’a plus de sens.

Comme le rappelle C.Levi-Strauss "À sa façon, la peinture zen exprime l’essence de la pensée bouddhique qui refuse une réalité permanente aux êtres et aux choses, et aspire par l’Éveil à un état où les distinctions s’abolissent entre l’existence et la non-existence, la vie-et-mort, la vacuité et la plénitude, le moi et l’autre, le beau et le laid ; état aussi que, en vertu des mêmes principes, tous les moyens sont bons pour atteindre : le zen n’établit aucune hiérarchie de valeur entre la méditation transcendantale, le calembour et la dérision". (p.115).

C’est la raison pour laquelle le zen n’hésite pas à explorer la drôlerie pour tracer un chemin vers la connaissance de soi, et même l’impossible raisonnement dans l’ordre des choses comme dans le kôan ou la brusquerie subite de la banche du boudhhisme zen Rinzai dont se prévalait Sengaï.

Claude Lévi-Strauss nous relate que l’esprit du kôan peut exister également en France : À un étudiant, plus tard écrivain renommé, qui se présentait à un concours, l’examinateur posa abruptement la question : "Qui a fait quoi, où et quand ?". Sans se laisser démonter, le candidat répondit d’un trait : "En 410, Alaric prit Rome et la mit à sac". Treize siècles plus tôt, en Chine, le sixième patriarche du tch’an avait formulé un kôan presque dans les mêmes termes. "Qu’est-ce que c’est ?" demanda-t-il soudain à son disciple qui rétorqua : "Ce, c’est quoi ?" et obtint le diplôme d’intronisaiton" (p.119).

Il me souvient, du temps où j’étais professeur à l’université en sciences de l’éducation et que j’animais un cours d’improvisation mythopoétique, d’un étudiant d’une trentaine d’années très intrusif et envahissant dans ses productions poétiques. Il ne se préoccupait pas du groupe et n’exhibait ses textes que pour une valorisation narcissique systématique. Il prenait tout le temps la parole et la coupait aux autres etc. Après lui avoir fait plusieurs remarques, un jour, sans un mot je lui demandai son texte qu’il venait de lire devant tous. Je pris le texte, allumai une allumette et y mis le feu et le laissant se consumer entièrement. L’étudiant, décontenancé, partit sans dire un mot. J’avais bien conscience de la violence symbolique de mon geste. mais je l’assumais dans l’esprit oriental qui m’anime depuis longtemps. Toutefois je me suis inquiété immédiatement après le cours des suites de cet événement. J’ai pu rencontrer l’étudiant en question qui avait très bien saisi le sens de ma démarche pédagogique.

Mais il m’est arrivé également d’être confronté à l’impromptu comportement d’un étudiant lors de ces séances. Un autre jour, un grand gaillard africain d’un mètre quatre vingt dix, avec qui j’inventais un langage inconnu, dans un face à face, assis sur deux chaises, se leva soudain et d’un seul coup vint se placer dans mes bras en position foetale. La scène fut étonnante pour moi comme pour les autres étudiants.

C.Lévi-Strauss commente en faisant remarquer la différence entre l’esprit occidental et l’esprit asiatique du bouddhisme. Dans le premier cas l’Occidental pense qu’il y a toujours une réponse affirmative et l’esprit scientifique est là, en germe. Dans le second cas, le bouddhisme oppose la sagesse. Toute question en appelle une autre car rien ne possède de nature propre "les prétendues réalités du monde sont transitoires, elles se succèdent et se confondent sans qu’on puisse les capter dans les mailles d’une définition" (p.120)

Je me souviens également de la lecture d’un petit texte de Jean Giono, l’homme qui plantait des arbres, [4] Elzéard Bouffier, sur les hauteurs de sa Provence odorante. Cet homme a planté des dizaine de milliers d’arbres, des chênes, des hêtres, des érables etc, sur la montagne, dans des espaces laissés à l’abandon et au désert. Toute sa vie, à travers les deux guerres mondiales, a été consacrée à cette tâche écologique avant la lettre. Ce faisant, il a fait revivre une socialité vivante dans les petits hameaux où ne vivaient plus que quelques bergers et quelques chèvres.

Lorsque Jean Giono le rencontrait dans son grand âge, Elzéard Bouffier avait pratiquement perdu le sens (ou l’intérêt ?) de la parole. Le silence contemplatif lui suffisait.Elzéard Bouffier est décédé en 1947, à 89 ans, à l’hospice de Banon dans une simplicité sereine.


[1Claude Lévi-Strauss, L’autre face de la lune. Écrits sur le Japon, Paris, Seuil, 2011, 190 pages

[2René Barbier, Le Japon et sa culture, in "Le journal des chercheurs", http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=890 du 30 janvier 2008.

[3Frédéric Lenoir, Dieu, entretien avec Marie Drucker, Robert Laffont, 2011, 312 pages

[4Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres, BEQ, en ligne, http://beq.ebooksgratuits.com/classiques/Giono_Lhomme_qui_plantait_des_arbres.pdf,

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