Le Journal des Chercheurs

Accueil > Le JOURNAL des Chercheurs > Une thèse sur "La spiritualité laïque et l’éducation. De la pensée de (...)

Une thèse sur "La spiritualité laïque et l’éducation. De la pensée de J. Krishnamurti à la recherche action dans une école italienne"

mardi 18 octobre 2011, par René Barbier

Université Paris 8

2 rue de Liberté (ligne 13 Saint Denis Université)

thèse de doctorat en Sciences de l’Education

"La spiritualité laique et l’éducation.
De la pensée de J. Krishnamurti à la recherche action dans une école italienne"

Samedi 8 octobre

à 10.00 H, salle D 002

Membres du jury

Monsieur René BARBIER (directeur de recherche, université Paris 8)

Monsieur Michel MAFFESOLI (université Sorbonne Paris-Descartes)

Monsieur Gabriel SALA (université de Vérone)

Monsieur Remi HESS (université de Paris 8)

Madame Hélene BEZILLE (université de Créteil)

Monsieur Francois FOURCADE (ESCP-Europe)

Cette recherche concerne la formulation d’une hypothèse de spiritualité laïque et l’analyse de sa retombée dans le champ de l’éducation.

Son objectif est de vérifier si par le dépassement des spécificités liées aux religions et aux différentes croyances, on peut valoriser, dans une optique laïque, le potentiel humain et ses attitudes spirituelles, aux fins d’une résolution des conflits interculturels dus aux identités religieuses et aux préjugés idéologiques.

On se trouve actuellement en Occident face à une dichotomie culturelle entre religion comme manifestation de l’esprit et laïcité comme affirmation de l’intellect, cette observation a pris forme engendrant l’idée d’un dépassement de l’opposition dialectique entre les termes spiritualité et laïcité dans une perspective de compréhension et de conciliation des opposés.

La spiritualité entraîne un travail intérieur de l’être, elle peut être le moyen de se libérer de la religion ou de toute autre forme de pensée, de croyance imposée sous prétexte d’une Vérité.

Dans cette optique, l’éducation recouvre le rôle important de l’éveil de la conscience et représente le milieu où vérifier par quels dispositifs l’idée de spiritualité laïque peut être transmise.

Le parcours de recherche a pris forme de la compréhension éclairante et autodidactique de la parole du sage anglo indien Jiddu Krishnamurti mais aussi de l’expérimentation pratique de l’efficacité positive que la découverte de soi-même apporte au milieu humain environnant. Ces études représentent le passage d’une compréhension intérieure à une élaboration intellectuelle, de la recherche théorique à l’expérimentation pratique sur le terrain.

Le fait de trouver, par chance et par hasard un milieu où Krishnamurti a été considéré à sa juste valeur éthique et philosophique dans des études universitaires en sciences de l’éducation, a été pour moi l’occasion de voir la possibilité de réaliser concrètement et de façon fonctionnelle son enseignement.

J’ai tenté en introduisant le travail de thèse, de reconstruire le parcours qui, depuis vingt ans d’études diversifiées et apparemment incohérentes, m’a amenée jusqu’ici, pour retracer les motivations profondes de ma recherche.

Se clarifie maintenant, l’importance de l’expérience de ma formation continue qui n’envisage plus l’accroissement de l’avoir, c’est-à-dire des connaissances, professionnelles ou culturelles mais qui, au contraire, vise à susciter l’évolution de mon être lui-même, de ma personnalité.

L’expérience de ma formation témoigne que l’éducation tout au long de la vie est la démarche pour une croissance spirituelle de l’Homme qui « engage une restauration de son dynamisme vital et nourrit l’aspiration à un remaniement global »1,
dans cette optique la figure de l’adulte représente un homme inachevé dans un constant état de crise productif.

La thèse s’articule en trois parties principales qui délimitent trois moments et aspects différents de la thématique abordée.

La première partie est éminemment philosophique et développe la question théorique en répondant à l’interrogation : Qu’est ce que c’est la spiritualité laïque ?
C’est un parcours de compréhension transversale, qui puise dans les philosophies orientales ainsi que dans la psychologie transpersonnelle, en passant par les théories de la physique quantique et les expériences de sorties en dehors du corps.
Les références principales sont les écrits du sage anglo-indien Jiddu Krishnamurti dont la pensée m’a nourrie l’esprit pendant une dizaine d’années avant de me rapprocher de la recherche universitaire. D’autres sources en sciences humaines, de l’anthropologie à la psychologie humaniste et transpersonnelle, ont contribué à soutenir la formulation de cette nouvelle conception de l’existence et de l’éducation.

La deuxième partie décrit l’action pratique sur le terrain scolaire et rentre dans le cadre de la sociologique qualitative. Ici la théorie interroge le champ de l’éducation pour comprendre si on peut concevoir une éducation à la spiritualité laïque et comment pourrait-elle s’intégrer dans le contexte scolaire. On essaie de relever les problématiques qui déclenchent des tentatives pratiques en ce sens. Sont décrites et élaborées les interventions avec les élèves et les rencontres en recherche-action avec les enseignants, effectuées dans un Institut supérieur professionnel italien.

La dernière partie de la thèse est dédiée à l’analyse des approches éducatives et des méthodes pédagogiques les plus pertinentes à la réalisation d’une éducation à la spiritualité laïque.

Giusi LUMARE (doctorante en Sciences de l’éducation)

Sur la thèse de Giusi LUMARE « La spiritualité laïque et l’éducation. De la pensée de Jiddu Krishnamurti à la recherche-action dans une école bolognaise »

Depuis les années soixante de l’autre siècle, les chercheurs s’interrogent pour trouver une voie nouvelle en éducation digne du XXIe siècle. Mais lorsque nous observons les résultats de recherches dans ce domaine que constatons-nous ?
- d’abord une dévalorisation systématique de la discipline nommée « sciences de l’éducation » depuis son origine récente, au profit des disciplines les plus académiques et légitimées depuis longtemps comme l’histoire ; la philosophie, la sociologie etc. malgré de nombreuses recherches universitaires, surtout depuis les années soixante-dix..

- une évolution qui reflète l’état des rapports de force dans le champ symbolique de l’université et de la recherche officielle avec des fluctuations liées à l’air du temps.

- une lacune considérable, malgré la tentative ministérielle récente d’ouvrir l’instruction scolaire sur « le fait religieux » : la non reconnaissance de la part spirituelle de l’être humain dans le champ de sa propre éducation au sens de la vie.
Giusi Lumare par sa thèse, à partir de la situation scolaire italienne, entre dans cette constellation d’influences symboliques, épistémologiques et politiques. Plus encore elle nous propose de réfléchir à partir du dernier point sur les relations entre spiritualité laïque et éducation.

QUI EST CETTE CHERCHEUSE EN ÉDUCATION ?

Je connais Guisi Lumare depuis une dizaine d’années. Cette juriste italienne, employée dans un ministère de son pays, s’est ouverte de plus en plus aux sciences sociales, à lé spiritualité non dogmatique et à l’éducation au fil des années comme le montre la partie de sa thèse introductive concernant son histoire de vie.
Un moment de son itinérance existentielle a été marquée définitivement par la pensée de Jiddu Krishnamurti, un sage non dualiste du XXe siècle. C’est la raison pour laquelle Giusi Lumare s’est retrouvée en France pour poursuivre des études de doctorat en sciences de l’éducation à l’université Paris 8 puisqu’elle avait été informé que je m’intéressais à ce penseur depuis de longues années et que je donnais un cours sur sa vision du monde en liaison avec l’éducation, et que, sur un autre versant, mais complémentaire, je continuais à approfondir la méthodologie de la recherche-action existentielle.

C’est donc dans une relation typiquement classique d’une étudiante et d’un professeur d’université dont elle cherchait la connaissance précise sur un objet de recherche qui la concernant en tant que personne que Giusi Lumare et moi nous nous sommes rapprochés.

J’ai tout de suite perçu chez elle un réel désir de travailler sérieusement et en profondeur sur une éducation à dominante spirituelle mais en dehors des sentiers battus par l’éducation religieuse. Giusi Lumare en tant qu’italienne est certes marquée par la religion si forte en son pays mais elle est aussi influencée par la tendance politique critique, autogestionnaire et libertaire qui a si bien accueilli les thèses de l’analyse institutionnelle de Georges Lapassade en Italie.

Dans cette mesure, nous pouvions nous entendre. Quelques uns de mes étudiants, mais infimes par rapport à toutes les thèses que j’ai dirigées, avaient déjà tracé des pistes sur une voie reliant spiritualité laïque, sagesse et éducation, que ce soient Joelle Macrez, Philippe Nicolas ou Philippe Filliot ces dernières années, sans oublier les chercheurs qui ont exploré avec moi les pensées et les cultures subtiles de l’Asie en relation avec l’éducation (Bernard Fernandez, Yunchung Choi, Sunmi Kim, Zao Xanxing, Ouyang Ushi). J’avais prévenu que chercher dans ce sens présentait des risques évidents du point de vue académique en sciences de l’éducation. Les recherches dans cette discipline ignorent quasi totalement ce type d’objet de recherche. Plus encore, les sciences de l’éducation s’en méfient comme de la peste.

A bien considérer les tendances de la recherche en sciences de l’éducation,après une période euphorique et assez libre dans la foulée des années 68, elles se sont regroupées autour de trois axes tandis que la recherche en pédagogie déclinait considérablement.

- Subissant l’ampleur des mutations des sciences humaines, . la recherche en éducation a privilégié désormais l’individu, ses biais et fonctionnements cognitifs, ses stratégies et ses expériences mesurables.

L’interrogation sur le savoir, ses modes d’acquisition et sa place centrale dans le processus d’éducation et de formation ont marqué ces années.

- Sur le plan sociologique, on a de plus en plus privilégié l’analyse du rôle des établissements ou des arrangements entre acteurs. On s’est également centré sur l’importance de la communication, sur la professionnalisation des formateurs.
- A la même époque, la psychologie touchée par l’impact des neurosciences a abouti à la relégation progressive hors des universités de travaux centrés sur des approches psychanalytiques, et à un recul spectaculaire des approches humanistes non-expérimentales. On a vu disparaître en sciences de l’éducation à l’université Paris 8, naguère d’avant-garde, tous les enseignements qui reposaient sur le développement du potentiel humain. Cette violence symbolique de l’ordre académique dominant n’a pas été sans une lutte intestine sournoise entre les laboratoires directement reliés aux sciences de l’éducation dans cette université.

On s’est également centré sur l’importance de la communication, sur la professionnalisation des formateurs (cf « Les voies de la recherche en éducation » (SH, n°142, octobre 2003).

Giusi Lumare, comme mes précédents docteurs, a voulu continuer malgré tout dans cette orientation de recherche et je lui en suis très reconnaissant.

LE CORPS DE LA THÈSE

La recherche de Giusi Lumare se compose d’un volume de plus de 500 pages, dont 8 pages de bibliographie, 9 pages de sitographie et 16 annexes de 100 pages
Elle se compose de trois grandes parties diviséés en chapitres.

La première partie s’efforce de dégager d’une façon argumentée un théorisation de la spiritualité laïque à partir d’auteurs variés, mais avec au centre l’oeuvre de Jiddu Krishnamurti.

On sait que pour cet auteur, le sens de la spiritualité, qu’il caractérise comme « l’esprit religieux » s’ouvre sur une véritable spiritualité laïque. C’est, en tout cas, l’opinion d’un fin connaisseur de sa pensée, Zeno Bianu, qui dans son ouvrage « Krishnamurti ou l’insoumission de l’esprit » (Seuil) en parle en ce sens dès 1996.

La deuxième partie est une mise en place et une analyse d’une recherche-action existentielle comme dispositif sur le terrain scolaire, en profitant de la lacune institutionnelle, sur le plan du contenu, dans l’enseignement italien du collège et du lycée de l’heure dite alternative censée remplacer celle d’enseignement religieux catholique pour les élèves qui n’en veulent pas.

La troisième partie tente de définir ce que pourrait être la nature philosophique et pédagogique d’une éducation réelle à la spiritualité laïque.

L’ensemble de la réflexion est riche et argumenté par de multiples apports aussi bien français qu’italiens. Un effort évident a été effectué sur le plan de la langue malgré quelques erreurs encore décelables çà et là. Je laisse à mes collègues le soin de poser des questions à Giusi Lumare sur le fond et la forme de sa recherche pour simplement soulever le fait qu’elle m’a permis de réfléchir sur de nombreux points théoriques concernant à la fois la question de la nature de la spiritualité laïque mais également de la manière de transmettre, en éducation publique, ce mode d’être au monde pour un éducateur.

Je terminerai ma présentation de la recherche par trois remarques critiques en quelque sorte.

LES REMARQUES

La première remarque porte sur la recherche de terrain et le « dispositif » mis en place dans la perspective d’une recherche-action existentielle.
C’est la notion même de dispositif qu’il faut interroger.
Qu’est-ce qu’un dispositif, terme habituel des chercheurs en éducation et en formation d’adultes ? Il s’agit ou cela devrait être presque toujours une organisation de pratiques et de discours, inscrits dans un lieu et un temps donnés, en vue d’une action pédagogique comportant nécessairement un sens de l’éducation relativement élucidé.

Dans cette recherche il s’agit d’inventer un dispositif qui permettent le mieux possible de développer efficacement un sens de l’éducation qui reconnaît explicitement la valeur d’une spiritualité laïque telle que l’auteure de la thèse l’a explorée dans la première partie de son travail. Mais ne faudrait-il pas alors s’interroger sur la concept même de dispositif ?

A suivre un philosophe italien justement Giorgo Agamben, dans son ouvrage « Qu’est-ce qu’un dispositif » (Rivages-poche Payot, 2007), le concept se réfère à la philosophie de Michel Foucault qui elle même prolonge une ouverture du maître de Foucault, Jean Hippolyte qui avait réfléchi lors de ses travaux sur la philosophie de Hegel, à la « positivité » dans la théologie chrétienne. Cette « positivité » incluait la référence aux symboles, aux sentiments imposés par contrainte, aux actions liées à des injonctions faire et à ne pas faire constituant ainsi « la religion positive ». Henri Bergson l’appellera « religion statique » par rapport à la « religion dynamique » beaucoup plus en rapport avec le vécu singulier des personnes concernées. Sous cet angle, un dispositif devient un ensemble symbolique contraignant qui, le plus souvent, reste dans le non-dit et exerce d’autant mieux sa violence symbolique comme dirait Bourdieu.

Ne faut-il pas dans ce cas et dans un objectif émancipatoire distinguer entre le dispositif général et de nature philosophique, porteur de valeurs et toujours à mettre en discussion avec le dispositif « stratégique » et surtout « tactique » qui inscrit dans les faits le sens même du dispositif philosophique. ? En d’autres termes en recherche-action existentielle ne faut-il pas toujours faire entrer le groupe en discussion sur le sens de l’organisation des pratiques et des discours que l’on met en avant ? Comment réellement faire discuter le sens du dispositif en fonction de la finalité d’initiation à la spiritualité laïque ?

La deuxième remarque traite d’une impression que l’on ressent pendant tout l’exposé de la thèse. Giusi Lumare est depuis longtemps une lectrice méditative de l’oeuvre de Krishnamurti et plus généralement des sagesses orientales. En même temps elle est également passionnée par l’éducation intégrale de la personne tout le long de sa vie. Nous avons souvent l’impression que Madame Lumare avait vraiment envie d’écrire un essai philosophique à partir de Krishnamurti et en fonction de cette problématique conjuguant développement spirituel et éducation expérientielle. La deuxième partie de la thèse dite « de terrain », en recherche-action, semble être plus une obligation nécessaire pour un travail de recherche en sciences humaines qu’une motivation de production de connaissance. La troisième partie, d’une façon plus explicite, me semble aller dans le sens de l’essai sur cette question. La thèse oscille ainsi entre une recherche de terrain particulièrement phénoménologique et un essai sur la spiritualité laïque dont le principal instigateur serait Krishnamurti.

Enfin, dernière remarque, l’analyse des résultats de la recherche de terrain, sans doute du fait de l’ambivalence signalée plus haut, demeure limitée dans son objectivation et reste surtout au niveau d’une phénoménologie des discours des personnes interviewées. On ne perçoit pas toujours la correspondance éclairante entre les questions épistémologiques et philosophiques soulevées lors de la première partie dite « théorique » de la thèse est les opinions proposées par les acteurs de terrain.

Au total Madame Giusi Lumare nous présente une recherche de grande importance, bien écrite, et riche de sens. L’argumentation se fonde sur des références nombreuses et la chercheuse a pris le risque d’effectuer une recherche de terrain difficile, peu légitimée par les instances académiques, dérangeante au point de devoir changer de titre de la recherche en cours de route pour devenir acceptable. Pour tout cela la thèse apporte des lumières nouvelles sur la question de la spiritualité laïque liée à l’éducation. Néanmoins, l’argumentation reste fragile à partir des données de terrain fournies. En particulier il me semple encore difficile de penser que l’institution scolaire italienne va aller vers une véritable transformation du cursus qui, jusqu’à présent, privilégie l’enseignement catholique au détriment d’un cursus réellement différent inscrit dans ce qui est nommé « heure alternative ». Le poids de l’institué dans ce domaine demeure très lourd et les habitus rigidifiés par l’institution semblent verrouillés dans l’espace scolaire. On assiste plutôt à une stratégie d’évitement chez les élèves qui font tout leur possible pour sortir de l’école en désertant l’heure d’enseignement religieux.

René Barbier

Madame Lumare a obtenu son doctorat avec la mention "très honorable" à l’unanimité du jury.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?