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l’enfant farceur, est-il possible en Corée du Sud ?

mardi 10 septembre 2013, par René Barbier

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à ma petite fille Lou et aux petits enfants coréens trop studieux pour être encore des enfants

L’enfant qui aime jouer avec le soleil sait très bien que l’horizon n’est pas une ligne, mais une déchirure dans le tissu du monde, pour que la joie se glisse en douceur et dépose sa rosée sur son visage dès le petit matin.

J’aime beaucoup la Corée et les Coréens. Les enfants, là-bas, sont aimés, comme en Chine aujourd’hui. Mais le système d’enseignement est anti-enfance. Les enfants dès leur plus jeune âge sont pris dans un engrenage institutionnel et culturel qui casse leur élan de vie et leur créativité, pour s’enfermer dans du "par coeur" sans imagination mais aptes à répondre au QCM des enquêtes internationales, malgré les remarques critiques de nombreux pédagogues coréens. L’Etat ne semble pas pouvoir enrayer un système qui demande toujours plus d’heures de cours, de devoirs à la maison, de contraintes scolaires. Malgré les obligations imposées, il n’a pas réussi à freiner l’augmentation foudroyante des cours privés. [1]

L’enfant farceur, celui qui connaît la ruse mêlée au sourire et qui sait plaisanter, se moquer, braver les figures de l’autorité, peut-il exister sans que sa révolte ne se retourne contre lui, contre sa vie même ?

Dans l’inconscient collectif, les psychologues jungiens parlent du "trickster", du ""fripon" des indiens d’Amérique du Nord étudié par Paul Radin et Karl Kerényi. Ce personnage farceur et rusé symbolise le renversement de l’ordre établi et manifeste une structure archétypique remontant à la nuit des temps. Une société moderne a également besoin de ses "fripons" pour faire sentir une autre voie possible du "vivre-ensemble", une autre forme d’utopie que celle, destructrice, de l’ordre néo-libéral dominant. Comment des enfants engrillagés dans une violence symbolique scolaire aussi draconnienne qu’en Corée (et dans presque toute l’Asie aujourd’hui) deviendront-ils des "fripons créatifs" proposant et imaginant une société plus humaine ? Ne risquent-ils pas de suivre la voie de ces jeunes gens de Chine et d’ailleurs dont la nouvelle drogue à la force addictive de plus en plus reconnue se nomme "jeux vidéos" ou jeux d’argent à la Bourse ?

Les élèves coréens, arrimés dès le début de l’école primaire aux études obligatoires et aux cours complémentaires privés (hagwons), sont aux premiers rangs de l’enquête internationale Pisa sur le contrôle quantitatif de la réussite scolaire mais à quel rang si on parlait réellement de l’évaluation qualitative de cette même réussite ? [2]

Par contre la Corée du sud est au premier rang mondial pour le taux de suicides, avant le Japon et la Chine. En 2009, plus de 14.500 Sud-Coréens se sont suicidés l’année dernière, soit une hausse de près de 19% par rapport à 2008, a annoncé mercredi l’agence de presse Yonhap. 99 321 en 10 ans. Voici le nombre de suicides officiellement recensés par le bureau national des statistiques en Corée du Sud. Pour la police, il ne serait pas étonnant que ce chiffre soit clairement sous estimé et que l’on se rapproche plutôt des 140 000 suicides sur la dernière décennie.

Citant les chiffres de la police nationale, Yonhap précise que 14.579 personnes ont mis fin à leur jour en 2009, les plus de 61 ans représentant un tiers des suicidés. Des problèmes mentaux constituent la principale raison de ces suicides, suivie par la maladie physique et les difficultés financières.

La Corée du Sud détient le triste record du taux de suicide des trente pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).

Un film récent du Coréen ImSang-soo (2010) qui relate l’humiliation et la stratégie criminelle exercées sur leur "bonne" ("The Housemad") par une famille de la haute bourgeoisie engluée dans le risque de perdre la face commence par la suicide d’une jeune fille et se termine par celui da la jeune héroïne du film.

Les parents ne sont pas ignorants de ce système aliénant mais restent soumis aux regards des autres selon la tradition. Ils y répondent par un des taux de natalité les plus faibles du monde.

Pour les plus fortunés, ils acceptent de laisser leurs jeunes enfants aller faire des études à l’étranger, fuyant ce système trop contraignant.. Dans son doctorat en Sciences de l’éducation en 2000, Sun-Mi Kim a bien montré quels étaient les enjeux à la fois sociaux et psychologiques des étudiantes asiatiques (Corée, Chinoises de Taiwan et Japonaises) pour tenter de réussir un processus d’autorisation toujours susceptible d’être remis en question par la pression sociale et culturelle.

Par contre certains parents en rajoutent pour augmenter les contraintes du système et demande à l’armée de type américain - les marines - de donner une éducation "virile" à leur progéniture

Une de mes étudiants coréennes, Yun Chung Choi [3] dans son doctorat en Sciences de l’éducation (université Paris 8), a relaté ce type d’investissement éducatif en 1999. Elle écrit ainsi. "Nous sommes conduite à analyser le contenu du film Tae-kwon-doe en Corée, diffusé sur une chaîne de la télévision française (émission "envoyé spécial", France 2, mars 1995), pour éclairer le conflit des valeurs socioculturelles -principalement entre les valeurs traditionnelles et occidentales- qui influence l’éducation orientale.

Ce film met en scène des vies familiales coréennes et l’histoire de vie de trois enfants : deux frères : "Hô" et "petit courageux", appartenant à une famille modeste ; et "Jy", une petite fille -issue d’une famille dont les parents prennent des distances à l’égard de la course effrénée aux diplômes dans la société coréenne.

Nous présentons d’abord le contenu total, afin de mieux comprendre le mode de penser et d’agir, en général, dans la confrontation des valeurs interculturelles.

"L’arme suprême : Envoyé spécial"

"Bonjour, je m’appelle Hô ; je suis en sixième année de l’école Médon à Séoul. J’ai douze ans ; et je suis le capitaine de l’équipe de Tae-kwon-doe de l’école. Je vais vous présenter mon équipe."
Hô est l’enfant prodige du Tae-kwon-doe en Corée :

tout simplement le meilleur de la meilleure école !
"Garde-à-vous !... Demi-tour ! ... Face au drapeau ! ... Saluez le drapeau national !..."
Discipline et rigueur : tout l’univers de Hô, un petit capitaine exemplaire aux mouvements sans fausse note, quatre heures par jour, même pendant les vacances...

"Haa !" : c’est ce cri qui donne le ton : la voix du maître. Essentiel dans le Tae-kwon-doe ; le maître est leur deuxième père.
Concentration avant l’effort : la base du Tae-kwon-doe. Hô, comme tous ses petits camarades, médite pour se convaincre que son équipe et lui sont les meilleurs. La relaxation, "faire le vide" pour évacuer toute pensée d’échec.
"Allez-y !"... Démonstration concluante...
"Deuxième étape : préparation... Soyez bien disciplinés... Corps droits, bien alignés..."

Le Tae-kwon-doe ? un art martial aux allures toutes militaires, qui pousse ces enfants à réaliser des prouesses : à deux mètres du sol, la planche est en bois ; et il faut un sacré coup de pied pour la briser... Gare à ceux qui échouent ou qui chahutent !

"- Regardez le mur, ici ; et vous aussi regardez le mur !... Garde-à-vous ; vous ne vous êtes pas très bien conduits ! Alors maintenant regardez le mur ; vous avez bien compris ? Dites oui, oui nous avons bien compris !
- Oui, nous avons bien compris !

- Le Tae-kwon-doe, c’est une bataille contre soi-même. On l’apprend pour s’améliorer ; et non pour attaquer les autres, pour nuire aux autres. Eux, ils se sont bagarrés, c’est pour cela qu’ils sont punis. Le Tae-kwon-doe, c’est la concentration, c’est la maîtrise de soi, la coopération ; c’est tout un état d’esprit, lié au respect de l’ordre." (Maître Lee, entraîneur de l’équipe olympique)

Derrière cet ordre moral, l’espoir de réussite sur la tête des enfants de chaque famille coréenne...

Six heures trente du matin, la mère de Hô prépare un petit déjeuner copieux. La journée sera longue ; et, à Séoul, impossible de prendre ses repas en dehors de la maison : ce serait bien trop coûteux ! L’appartement est un deux pièces-cuisine de vingt mètres carrés. Ici, il n’y a pas de lit, et très peu de meubles. La famille se débrouille avec le salaire modeste du père, un simple fonctionnaire -prêt à tout pour l’avenir de ses enfants ; et qu’ils entrent dans la grande compétition coréenne, la course aux diplômes.

"Je suis prêt à prendre un deuxième job pour les enfants ; oui, je suis prêt à me sacrifier pour leur éducation. Vous savez, en Corée, le coût des études est presque insupportable, parce que l’éducation coûte vraiment trop cher ! On paie des cours privés aux enfants, non seulement parce qu’on le veut, mais aussi parce que les enfants des autres suivent des cours privés ; et nous, on est bien obligé de s’adapter et de participer à cette compétition des parents ! C’est pour ça que l’éducation coûte très cher ; et représente très souvent trente, voire quarante pour cent (40%) du revenu des familles...

- Afin de ne pas décevoir mes parents, je veux aller à l’université ; et devenir avocat, pour défendre les pauvres !
- Et toi, qu’est-ce-que tu veux faire plus tard ?
- Président de la Corée !"
Ly Liang, "Petit Courageux" en coréen, admire tant son grand frère, reçu ici par le Président Kim : un hommage officiel, qui a fait de Hô le héros de la famille.
...

"En faisant du Tae-kwon-doe, on se maîtrise soi-même ; et pour Hô qui était faible physiquement, et surtout de caractère, ça l’a beaucoup aidé. Tous ses diplômes en sont le résultat, et j’en suis très fière."
Hô et Petit Courageux savent déjà qu’il leur faudra bien plus que du courage, justement, pour répondre aux attentes de leurs parents : les universités coréennes ne sélectionnent que le quart des étudiants qui réussissent le concours d’entrée...

Cette recherche de la force intérieure en vue de la réussite sociale amène certains parents à placer leurs enfants en stage chez les moines bouddhistes, pendant les vacances scolaires. Ils apprennent ici à être "zen", à accepter toute contrainte infligée au corps... Cours magistral sur la maîtrise de l’esprit, même à quatre heures du matin, lorsqu’on somnole :

"La respiration, qui passe par les narines, doit être douce comme la soie, légère comme une plume. Cet air qui vous traverse met votre corps en harmonie avec l’univers."

Une harmonie qui passe avant tout par le respect des traditions.

"La mentalité coréenne a complètement changé ces dernières années, avec l’arrivée du matérialisme occidental qui nous a apporté l’industrialisation de notre pays. Pour ne pas perdre notre âme, nous devons refuser cette influence matérialiste, en gardant nos traditions les plus profondes, comme l’art du thé, le Tae-kwon-doe, et le sumodo, cet art martial zen que j’enseigne."

Le sumodo, littéralement " art martial zen", est l’ancêtre du Tae-kwon-doe. Il est né il y a seulement quarante ans, avec la guerre de Corée. Le Tae-kwon-doe n’en est qu’une pâle copie, estiment les moines, qui aiment enseigner ces gestes millénaires comme ici, par moins cinq degrés. Cela fait partie du contrat : l’âme doit contrôler le corps.

Dessein d’un combat contre son pire ennemi : soi-même. Ces trois étudiants exécutent les ordres du maître ; mais cette méditation dans l’eau glacée ne durera pas bien longtemps... Le corps a fini par reprendre le dessus !
"Depuis que je viens ici, j’ai de très bonnes notes au lycée ; ça m’a permis d’acquérir une force de concentration ; et l’art martial zen, c’est surtout un moyen de décompresser."

Décompresser, évacuer le stress accumulé à Séoul, mégalopole de 10 millions d’habitants, le quart de la population coréenne.

"Jy" passe en moyenne cinq heures par jour, coincée dans les embouteillages, même si les bus sont pratiquement vides.
"Les gens sont égoïstes ; ils prennent leur véh
icule, pour leur confort, même s’ils sont seuls dans leur voiture ; ils pourraient prendre les transports en commun. Beaucoup de gens ont plusieurs voitures... Résultat, il y a trop de pollution !"

Contrairement à Hô, Jy appartient à une famille aisée. Et puis, et surtout, les études n’ont pas la même valeur en Corée pour les garçons et pour les filles -traditionnellement encore vouées au mariage. C’est surtout sa santé fragile qui a poussé ses parents à lui faire suivre des cours de Tae-kwon-doe.
"Depuis que je fais du Tae-kwon-doe, je suis moins sensible à la pollution. En fait, je suis moins fragile ; je n’attrape plus des rhumes tout le temps comme avant ; et puis, quand je fais du sport, je ne pense qu’à ça ; et j’oublie les problèmes, les études, tout le reste, quoi !"

Même si Jy pratique le Tae-kwon-doe, ses parents refusent qu’elle entre dans le cycle infernal de la compétition scolaire à outrance, à la mode en Corée. Une attitude rare et un jugement sévère sur la société coréenne.

"Le système scolaire en Corée est élitiste. Avec ma femme, nous avons décidé de ne pas faire comme les autres parents, en faisant donner des cours particuliers à nos filles, afin qu’elles soient plus compétitives. La plupart des enfants coréens ne se couchent pas avant 11 heures du soir à force de travail ; il y a trop de pression sur eux. Nous ne voulons pas de ça pour nos filles.
"Je pense que c’est l’enfer pour les enfants. Une fois qu’ils entrent à l’université, ils oublient complètement ce qu’ils ont appris au lycée ; parce que ce qu’ils ont appris au lycée, c’est uniquement un savoir brut. Ils n’ont pas la sagesse. Or ce qui est important, c’est qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Je pense que l’éducation actuelle détruit la créativité.

Moi, ce que je veux encourager, c’est la créativité, l’émotion, le rêve."

Retour à l’école Médon. Jy est avec Hô, la meilleure élève de l’équipe de Maître Lee, un homme qui lui apprend ici les réglages d’une action délicate, où la technique, l’art du coup de pied, comptent autant que le souffle et le coup d’oeil. On n’évite pas un obstacle, on le "franchit".

"Parmi mes anciens élèves, il y a des avocats, des juges, des docteurs, même des chirurgiens. Je pense que la formation de Tae-kwon-doe les a beaucoup aidés ; parce que le Tae-kwon-doe, ce n’est pas seulement un entraînement physique : ça donne avant tout une force de concentration mentale ; ça permet de surmonter les obstacles ; ça rend persévérant. Tous ces enseignements spirituels les ont aidés dans leur réussite sociale ; et ça, je n’en doute pas une seconde ."

Mais combien de ces enfants parviendront à respecter ce pacte de réussite sociale, passé avec leurs parents, pour peu encore qu’ils aient eu le choix ?
L’enfant est un investissement national dans ce pays, où l’on ne veut plus copier les talents des autres, à l’étranger ; mais inventer, créer, former ses propres cerveaux.

"L’agriculture est le défaut de profits ; le commerce est le défaut de profits ; mais pour les étudiants, c’est 100% de profits... Alors on investit beaucoup sur les étudiants, pour l’avenir.

- La Corée dans l’avenir, veut faire beaucoup de profits ?

- Oui, parce que les parents coréens investissent beaucoup pour les étudiants, leurs enfants. Alors l’université est la première étape du développement technologique."

Les parents de ces étudiants ont fait un bon investissement. Ils sont dans la meilleure université ; et font partie de l’élite, voués à être ingénieurs.
Leur temps est compté ; et ils ne nous accorderont qu’un quart d’heure d’entretien, eux qui lorsqu’ils s’arrêtent de travailler, ne dorment que quatre heures par nuit.

"L’état d’esprit des arts martiaux et celui des études sont similaires : concentration, maîtrise de soi ; bref, ces choses-là. C’est un travail mental pur : la science, les études d’ingénieur, nécessitent ce travail mental. Un travail mental de très haut niveau.

- Et c’est ce travail mental qui vous a aidé à être ici ?

- Oui, bien sûr ! Je suis ceinture noire !"

La maîtrise de soi -version parachutiste... Ces mêmes paras coréens que le Viêt-minh redoutait plus que l’armée américaine pendant la guerre du Viêt-nam... Au corps-à-corps, leurs mains et leurs pieds brisent l’adversaire.

Tae-kwon-doe, trois mots qui se prononcent en un seul et même cri et qui signifient : Coups de pieds et de poings pour trouver la voie. La Corée semble l’avoir trouvée... et frappe vite et fort : Cinquième constructeur mondial de voitures derrière la France, en l’espace de dix ans !

A ce rythme, Petit Courageux, Jy et Hô n’auront plus le temps de s’amuser, ni de rêver quand ils seront adultes. Eux que nous avons vus vraiment rire pour la première fois ce jour-là... Et c’est au milieu des rires et des jeux que Jy a accepté de parler de ces enfants qui ne supportent pas l’échec, par peur de perdre la face, l’honneur, et surtout par peur de la colère des parents.

Le taux de suicides des enfants a considérablement augmenté ces dernières années en Corée, un pays qui sur ce point-là aussi, commence malheureusement à faire jeu égal avec le Japon...

"Si des enfants se suicident, c’est parce qu’on les force à étudier, c’est la faute des parents. Il ne faut pas forcer quelqu’un qui n’a pas envie de faire quelque chose.

- Que penses-tu du suicide de ces enfants ?

- Je pense que c’est de la faute des parents, mais aussi des enfants ; car un enfant doit savoir écouter ses parents ; et s’il se suicide, c’est de sa faute, car c’est lui qui se pousse à se tuer, c’est lui qui choisit cette extrémité."

Le Tae-kwon-doe semble transformer leur génération en arme vivante. Des milliers d’enfants prêts à mener le combat économique d’une nation où ni le rêve, ni la parole individuelle n’ont le droit de cité.

Au pays du matin calme,

l’aube d’une génération au garde-à-vous !

Pour analyser le contenu du film, nous en reprendrons les répliques, afin de dégager les éléments du conflit opposant les valeurs traditionnelles aux valeurs occidentales.

"Face au drapeau ! Saluez le drapeau national !

"L’enfant est un investissement national dans ce pays."

En Corée, avant toute cérémonie officielle, même à l’école, on salue le drapeau national. Cette cérémonie signifie la promesse de la fidélité à la nation. L’enfant étant l’avenir de la nation, il s’éduque sous l’enseigne de la contribution au pays. Ceci se réfère au holisme -centré sur la nation.

"Le maître est le deuxième père"

En Corée, on se doit de reconnaître le roi, ses maîtres, et son père. Cette pensée est dans le prolongement du familialisme. C’est à dire que les Coréens sont encore obligés de se soumettre à l’autorité d’un maître. En fonction de cette manière de penser, l’autorité absolue de père en tant que patriarche impose "l’espoir de réussite des enfants de chaque famille coréenne... Un simple fonctionnaire prêt à tout pour l’avenir de ses enfants, afin qu’ils entrent dans la grande compétition coréenne, la course aux diplômes."

Dans la famille traditionnelle, les parents s’occupaient moins des enfants. La famille était une réalité morale et sociale, plutôt que sentimentale. Car toutes les valeurs étaient orientées vers la réussite des enfants. L’éducation familiale de l’enfant convergeait vers un seul but pratique : conduire les enfants à avoir l’ambition de l’éducation ; et les éduquer sévèrement pour s’efforcer de réaliser cette ambition. Comme elle fut introjectée dans la structure de l’inconscient collectif des Coréens, elle régit, de nos jours encore, la conception que les Coréens se font de l’éducation.

"Un hommage officiel, qui a fait de Hô le héros de la famille."

Hô, qui collectionne les diplômes et les victoires en arts martiaux, a été présenté au Président de la république : quel honneur ! Derrière l’enthousiasme de l’éducation, la réussite des enfants n’est pas seulement pour eux-mêmes, mais plutôt pour leur famille.

L’honneur de la famille, la stabilité de la position sociale, l’éducation des enfants sont des impératif moraux ; et, comme le dit le père de Hô, les Coréens consacrent leur vie à l’éducation des enfants. La part attribuée à l’éducation représente souvent 40% du budget d’une famille.

"Je suis prêt à prendre un deuxième job pour les enfants, oui, je suis prêt à me sacrifier pour leur éducation.", dit le père de Hô.

"On paie des cours privés aux enfants, non seulement parce qu’on le veut, mais aussi parce que les enfants des autres suivent des cours privés, et nous, on est bien obligé de s’adapter et de participer à cette compétition des parents !"

Dans la mentalité des Coréens en général, le critère du jugement des valeurs est dépendant des autres : la réputation auprès des autres, le maintien de la dignité de soi-même... les Coréens sont très sensibles à leur image sociale. Faire des choix de vie, chez la plupart des gens, ne relève pas vraiment d’un désir profondément ancré en eux.

Les parents ont honte des enfants qui n’ont pas de bonnes notes à l’école ; et qui ne réussissent pas socio-économiquement. Cette attitude parentale est particulièrement intériorisée par les enfants.

"Pour ne pas décevoir mes parents, je veux aller à l’université et devenir avocat."

Hô est Petit Courageux savent déjà qu’il leur faudra plus que du courage, justement pour répondre aux attentes de leurs parents. Le plus important dans l’acte de la piété filiale est de suivre l’opinion des parents. Comme leurs parents souhaitent leur réussite, leurs espoirs de réussite correspondent à ceux de leurs parents. On peut dire que les enfants "épousent" les désirs des parents. Ils s’y identifient totalement :

Hô veut aller à l’université pour ne pas décevoir ses parents. Ce garçon sait bien que ses parents se sacrifient pour lui, pour son éducation.

"Qu’est ce que tu veux faire plus tard ?" Ces deux frères veulent devenir, l’un avocat et l’autre, Président de la Corée, rien que cela ! Leur maître de Tae-kwon-doe est fier d’avoir eu des élèves qui sont devenus des avocats, des juges, des docteurs etc. Et il le dit.

Par là, on voit que les positions professionnelles ne sont pas seulement liées à la stabilité économique, mais aussi à l’autorité venant de la profession, à savoir : l’attachement au pouvoir. On a envie d’exercer une autorité pour exercer le pouvoir.

"Cette recherche de la "force intérieure" pour la réussite sociale amène certains parents à placer en stage leurs enfants chez les moines bouddhistes, pendant les vacances scolaires. Ils apprennent ici à être "zen", à accepter toute contrainte infligée au corps. Il suivent un cours magistral sur la maîtrise de l’esprit, même à quatre heures du matin."

La plupart des choix nécessaires dans la vie des enfants sont décidés par les parents qui s’occupent de l’éducation de leurs enfants ; et qui font tout ce qu’ils peuvent pour que leurs enfants réussissent. Dans la plupart des cas, même si les enfants ne le désirent pas, ils se conforment aux décisions des parents ; car ils craignent tout particulièrement leur colère.

Pour cette raison, il semble qu’un désaccord se produise entre la pénétration des idées occidentales et la culture orientale, entre la culture matérielle et la culture spirituelle. En effet, le matérialisme est le plus remarquable effet de l’influence des idées occidentales, comme l’affirme un moine, dans le film, en revendiquant la nécessité d’une résistance à cette intrusion, par le biais des valeurs traditionnelles.

Les femmes en subissent le contrecoup : Une femme -digne de ce nom- doit être à la fois docile et intellectuelle pour l’homme coréen et pour ses enfants futurs.

Les parents de Jy, la petite coréenne, championne en arts martiaux, peuvent décider de ne pas pousser leurs filles, parce que les filles ne sont pas concernées comme les garçons par la nécessité économique et sociale.

Les valeurs traditionnelles perdurent encore dans la mentalité des Coréens. Malgré cela, on voit que l’attitude des parents de Jy est différente des autres. Cette attitude, rare, s’appuie sur l’idée rationaliste permettant de refuser de suivre le style de vie des autres.

Pourtant, même si la mentalité se modifie plus lentement que les aspects matériels, les hommes s’adaptent assez facilement ; et acceptent la pénétration des idées occidentales, avec la conciliation entre la culture matérielle et la culture spirituelle.

Les élèves-ingénieurs, qui ne dorment que quatre heures par nuit, sont souvent des "ceintures noires" de Tae-kwon-doe.

"Concentration avant l’effort : la base du Tae-kwon-doe : méditer pour se convaincre qu’ils sont les meilleurs. La relaxation, "faire le vide" pour évacuer toute pensée d’échec. Le Tae-kwon-doe, c’est une bataille contre soi-même. On l’apprend pour s’améliorer ; et non pour attaquer les autres, pour nuire aux autres."

"Eux, ils se sont bagarrés, c’est pour cela qu’ils sont punis." dit le maître en réprimandant deux petits élèves condamnés à regarder fixement le mur devant eux.

"Tae-kwon-doe, c’est la concentration, c’est la maîtrise de soi, la coopération ; c’est tout un état d’esprit, lié au respect de l’ordre. Ils apprennent ici à être "zen", à accepter toute contrainte infligée au corps..."

Il est certain que le Tae-kwon-doe, c’est la concentration, la maîtrise de soi, et une bataille contre soi-même. Dans l’ontologie orientale, le corps et l’esprit sont interdépendants et tout à fait indissociables. Le Tae-kwon-doe, c’est l’entraînement du corps à travers l’intensification spirituelle. De même, c’est l’affermissement de l’esprit à travers le renforcement du corps. Toutefois, l’âme doit contrôler le corps. L’esprit ?

Comme l’effet d’une activité parfaitement intégrée.

"Regardez le mur, ici, et vous aussi regardez le mur !... Garde-à-vous ; vous ne vous êtes pas très bien conduits ! Alors, maintenant, regardez le mur."
L’échec corporel signifie la déficience de l’ordre mental. Les étudiants qui échouent en tentant de briser la planche en bois d’un coup de poing doivent encore se concentrer spirituellement en regardant le mur.

Le spiritualisme souligné depuis longtemps était purement axé sur les aspects spirituels dans la société traditionnelle.

Le sens de l’intensification d’un état d’esprit - la concentration spirituelle, l’être Zen bouddhiste - se centre sur la réussite sociale. Dans la mentalité des Coréens, la richesse matérielle est devenue la meilleure preuve de la vie réussie.

En Corée, la croissance économique est vraisemblablement remarquable depuis les années 60. Mais cette croissance a déclenché un divorce entre le monde matériel et le monde spirituel. Si le désir d’acquérir la richesse matérielle s’est considérablement développé, la qualité des rapports de l’homme et de la société n’a pas suivi : le degré d’autonomie de la personne, sa capacité de se situer dans le monde, de communiquer avec les autres et de mieux participer à la société tout en pouvant s’en libérer ne s’exprime pas.

L’éducation des enfants met directement en rapport l’avenir familial et national qui se fonde sur le développement technologique et économique. Pour contribuer à ce développement, les enfants coréens sont soumis au rythme des études sans vacances, dans le compétition technologique et économique.
"Depuis que je viens ici, j’ai de très bonnes notes au lycée." L’état d’esprit des arts martiaux et celui des études sont similaires : concentration, c’est un travail mental pur : la science, les études d’ingénieur nécessitent ce travail mental. Le bonheur requiert cette attitude.

Notamment on peut remarquer que la méditation est stratégiquement "utilisée" ; et conduit vers la réussite matérielle -dépendante de l’entrée à l’université. Toutes les activités sociales et spirituelles (la concentration mentale et la maîtrise de soi renforcées en apprenant le Tae-kwon-doe, l’apprentissage du Zen chez les moines bouddhistes) se vouent à la conquête de l’accès à l’université. La réussite à ce concours est soutenue par la réussite scolaire : obtenir des bonnes notes à l’école.

"La mentalité coréenne a complètement changé ces dernières années, avec l’arrivée du matérialisme occidental -qui nous a apporté l’industrialisation de notre pays. Pour ne pas perdre notre âme, nous devons refuser cette influence matérialiste, en gardant nos traditions les plus profondes, comme l’art du thé, le Tae-kwon-doe, et le sumodo, cet art martial zen que j’enseigne", dit un moine, lucide, mais un peu dépité.
N’observe-t-on pas là une certaine nostalgie du spirituel, sous-jacente à l’inconscient social dans la société coréenne contemporaine ?
Mais, comment pourra-t-on refuser le matérialisme dans la société réelle, comme le préconise ce moine ?

"Les gens sont égoïstes ; ils prennent leur véhicule pour leur confort, même s’ils sont seuls dans leur voiture ; ils pourraient prendre les transports en commun. Beaucoup de gens ont plusieurs voitures... Résultat, il y a trop de pollution !"

Cette parole dénonce l’attitude individualiste en Corée. Mais, une telle perspective ne se réfère-t-elle pas également à l’idée de holisme ? Cette optique n’implique pas que les gens prennent leur voiture, mais bien le contraire... Autrement dit, il faut ne pas prendre sa voiture, pour éviter d’augmenter la pollution.

"Il ne faut pas forcer quelqu’un qui n’a pas envie de faire quelque chose."
- Que penses-tu du suicide de ces enfants (qui n’ont pas réussi à l’école) ? demande la journaliste à la petite Jy.

- Je pense que c’est de la faute des parents, mais aussi des enfants ; car un enfant doit savoir écouter ses parents ; et s’il se suicide, c’est lui qui choisit cette extrémité."

La petite Jy interviewée pense donc que les suicides des enfants sont à la fois la faute des parents et la faute des enfants. Devoir écouter ses parents signifie ne pas pouvoir rejeter les attentes et les contraintes des parents.

Cette enfant souligne qu’il ne faut pas forcer quelqu’un qui n’a pas envie de faire quelque chose. Ce sentiment est fondé sur l’idée de la rationalité et de l’égalité que ses propres parents défendent etc.. L’homme a le droit de faire des choix volontaires -qui sont les siens propres ; et il faut respecter ce droit fondamental.

Il nous semble que le portrait de la famille de Jy représente le mode d’un métissage positif dans l’ordre des valeurs.
La petite Jy respecte un certain ordre traditionnel. Elle est championne en Tae-kwon-doe et bonne élève. Mais elle reste lucide et critique sur une tendance à l’aliénation qui résulte à la fois de la volonté absolue de réussite liée à la société libérale étayée sur la tradition lettrée propre à l’Asie. Elle parle implicitement de sagesse.

Mais aura-t-elle, réellement, la possibilité de devenir quelqu’un d’autre qu’une machine à produire des diplômes... ou à faire des enfants...?"

De retour d’un séjour en Corée du Sud, j’avoue demeurer quand même prudent à l’égard de ma réflexion sur l’impact destructeur, à long terme, de cette violence symbolique scolaire. Sans doute parce que je reconnais chez mes amis coréens un sens de la fête, de la joie d’être ensemble, de boire, de manger de bonnes choses, de chanter en famille dans ces lieux appropriés de karaoké. Peut-être aussi parce qu’un spectacle d’acrobaties et de figures de danse qui passe et fait le plein depuis plusieurs années à Séoul ("Jump") à base de l’art martial typiquement coréen du Tae-kwon-doe, nous montre le sens de la farce et de la moquerie à propos des rituels et des enfermements possibles dans la cellule familiale.

Mais ce sont sans doute les dernières recherches en psychologie de l’enfant qui me donnent de l’espoir. Contrairement à des préjugés qui viennent de loi, et notamment de recherches antérieures dont les protocoles étaient liés à l’air du temps, de nouvelles investigations ont démontré que les idées reçues sur le monde de l’enfance devaient être profondément révisées. Ainsi l’enfant n’est pas cet être irrationnel que l’adulte content de lui-même veut voir systématiquement. L’enfant ne croit pas sans lucidité au Père-Noël. Les enfants ne vivent pas uniquement dans leur bulle imaginaire coupée du réel. L’enfant n’est pas systématiquement amoral même s’il peut être parfois cruel et menteur. Les nourrissons eux-mêmes sont à réexaminer à la lumière des récentes recherches dans la foulée de Robert I.Frantz. Le bébé possède un sens de la causalité physique qu’on appelle "physique naïve". Il comprend plus qu’on ne l’imagine les intentions d’autrui. Il possède d’instinct le sens du langage et son apprentissage de la langue est holistique. Il est avide de connaître et spontanément curieux, attentif, explorateur. Et surtout il est capable d’émotions sociales fondamentales. Comme l’affirme une psychologue cognitiviste de l’enfant et philosophe de l’université de Berkeley, Alison Gopnik, "les petits ne sont pas des adultes imparfaits". Les enfants créent leur propre monde en fonction d’un imaginaire spécifique qui engendre une subculture que les adultes sont loin encore d’avoir explorée. [4]


[1On peut se demander si cet état de fait n’est pas une règle générale dans tous les systèmes d’éducation aujourd’hui. Philippe Meirieu a bien montré que les intérêts divergents entre les enseignants, l’Etat, les parents, les élèves, aux prises avec la modernité, existaient bien en France pour engendrer la crise de l’école. Il y a déjà dix ans, il proposait la création d’un "pacte éducatif" entre tous les acteurs pour améliorer la situation : Philippe Meirieu (s/dir), L’école et les parents. La grande explication, Paris, Plon, 2000, 260 pages

[2Voir sur la notion d’évaluation radicalement différente de celle du contrôle : Jacques Ardoino et Guy Berger, D’une évaluation en miettes à une évaluation en actes : le cas des universités, Paris, Matrice, 2001 (1989), 234 pages

[3Yun Chung Choi, in "l’éducation en Asie (Chine, Corée, Japon)", livre collectif électronique,

[4Revue Sciences Humaines, "A quoi pensent les enfants", n° 219, dossier spécial, octobre 2010, pages 36 à 53

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