Le Journal des Chercheurs

Accueil > Le JOURNAL des Chercheurs > Glossaire transversal en éducation

Glossaire transversal en éducation

vendredi 16 septembre 2016, par René Barbier


image 350 x 430

Ce glossaire est en création permanente. Il sera actualisé régulièrement en fonction de l’adjonction de nouveaux concepts et en liaison avec la problématique de l’approche transversale et de la spiritualité laïque qui l’accompagne.

Depuis des années j’écris des textes de réflexion sur l’éducation dans la perspective de l’approche transversale. [1]

Je propose ce glossaire dans cette ligne de pensée. Les termes présentés sont, en quelque sorte, emboîtés les uns avec les autres et forment un tout.

ACTIVITE

J’appelle « activité » un courant d’actions dirigées vers un but

AVÈNEMENT ET ÉVÉNEMENT

L’événement ne déroge pas à la logique d’un système vivant, elle l’anime plutôt. Edgar Morin a bien vu son caractère radicalement systémique. Il écrit ainsi dans un numéro de la revue Communications consacré à l’événement en 1972 : « la notion d’événement ne prend son sens que par rapport au système qu’elle affecte. Cela veut dire qu’il faut un minimum systémologique pour que notre poisson trouve son eau. C’est ici qu’il y a lacune irrémédiable : le problème systémique ne peut être introduit rapidement, non seulement parce qu’il s’agit d’un problème de base pour toutes sciences et qu’il met en question des fondements épistémologiques, mais aussi parce qu’il émerge à peine. La théorie des systèmes (General Systems Theory ou Modem Systems Theory) commence à se diffuser dans les sciences sociales, et encore sous ses formes les moins intéressantes (théorie des organisations, analyse systémique des systèmes politiques). »

Sur le plan de sa définition, l’événement est un fait auquel aboutit une situation et tout ce qui se produit, tout fait qui s’insère dans la durée et auquel on accorde une attention par son caractère exceptionnel. L’événement est un point d’orgue dans le sens d’un système, une sorte de feu de joie ou de désespoir dans la morosité et la banalité linéaire du quotidien.

Sans l’événement, le quotidien nous assommerait par son uniformité et son conformisme. Nous nous apercevrions, en fin de compte, que nous ne sommes que des êtres « médiocres » comme dit André Comte-Sponville dans sa réflexion sur l’éthique et le mal.

L’événement est inéluctable, en même temps, car le changement, le mouvement est permanent dans toute structure. Nous avons des difficultés à l’accepter car nous nous rassurons sans cesse par l’idéal du stable, de l’immobilité, de l’immortalité. Les Asiatiques paraissent vivre l’événement d’une autre manière plus apaisée que les Occidentaux. C’est que l’événement fait partie intrinsèque de leur pensée ancestrale et non duelle par laquelle tout fait qui advient s’intègre immédiatement dans le grand jeu du monde. Même un tremblement de terre dévastateur comme dernièrement au Japon. La tragédie qui en fut le résultat n’a pas provoqué la panique imaginaire comme dans les consciences occidentales.
L’événement ponctue par un dérangement momentané la linéarité idéalisée de la durée. Il est historique dans la mesure ou la postmodernité, par l’accroissement démesuré de l’individualisme, fournit à l’événement son caractère indispensable pour se sentir exister. L’individu postmoderne, à travers la dynamique de ses « tribus » d’appartenance, dont parle Michel Maffesoli, n’accepte pas d’être laminé par la foule et d’être sans relief. Il doit faire « événement » dans la vie. Il doit paraître comme une étoile filante. Il doit être « remarqué ». Même si cette « distinction », au sens de Bourdieu, est liée, essentiellement, à un groupe, voire un petit groupe, et non plus aujourd’hui à une nation et à son imaginaire social institué.

En fin de compte l’événement signe la logique imperturbable du sens par un dérangement qui n’est en rien une émergence bouleversante.

L’avènement se définit par une action, un fait de venir à un état, une situation résultant de cette action. Il est lié à une idée de pouvoir suprême et à la survenance dans un statut sur le plan religieux.

L’avènement, contrairement à l’événement, relève du tout autre - dont la mort comme la naissance sont les parangons. La mort est le « je ne sais quoi » dont parle Vladimir Jankélévitch tout en étant à jamais l’impossible à comprendre. Elle est aussi liée à l’attente inscrite au coeur de toute vie dès la naissance, mais en même temps elle ouvre dans l’attente, l’infinitude de la vie en acte. Elle magnifie la vie par un travail sur sa radicalité imaginaire comme le propose Richard Grimaldi dans son « pensoir » (Marcel Conche) le phare dans lequel il médite dans le sud de la France.

Un maître zen du XXe siècle, Taisen Deshimaru, avait coutume de dire « L’homme vient d’un trou et à la fin il entre dans un trou. Il va de trou en trou. Il est donc enclin à la nostalgie. C’est très profond. C’est le sûtra véritable. »

De fait, l’avènement est d’un tout autre ordre. Il s’agit d’une véritable émergence impromptue, totalement originale. Une déconstruction absolue d’une structure et invention d’une autre structuration potentielle à venir. Sur ce plan, l’avénement ressemble fort à ce que Jacques Derrrida appelle "événement". Ne dit-il pas "L’évenement, l’autre, c’est aussi ce qu’on ne voit pas venir, ce qu’on attend sans attendre et sans horizon d’attente." [2].

L’avènement résulte de la dynamique d’une complexité croissante du réel inconnaissable dans sa radicalité. À un niveau de complexité, dans la dynamique du réel-monde, une émergence inimaginable surgit et produit une forme nouvelle aux qualités inconnues à découvrir ou à élaborer dans la conscience, souvent d’une manière apophatique. Sur le plan historique, on peut dire que les « périodes axiales » (K.Jaspers) – au Vie-Ve siècles AJC par exemple – ont vu émerger ce type d’’imaginaire social » radical (Castoriadis) qui a profondément changé le monde dans l’avenir.

EDUCATION

L’éducation est le processus d’activités dont le but est la connaissance de l’être humain

Elle s’exprime par une dialogique incessante entre un champ de savoirs pluriels et un champ de connaissance expérientielle de soi.

La méditation sans objet est au cœur de cette dialogique car elle introduit au non-savoir sur ce qui est et advient sans cesse.

EXISTENCE

L’existence se trouve presque toujours au carrefour de trois instances. Une instance de "la personne", une autre de "la nature" et une troisième des autres humains.

Par la personne, j’entends non seulement toutes les sensations en rapport avec les cinq sens mais aussi toutes les représentations liées à l’imaginaire et à la raison, à l’affectivité et à la faculté de dépassement de l’existence,

Par nature, je pense non seulement à l’ensemble de l’univers connu et inconnu mais aussi à ce qui nous constitue radicalement comme aussi tout ce qui existe sur terre dans la matière physique et biologique. Notamment le monde minéral, végétal et animal.Le vide est au centre de notre être. Et nous relie au grand vide cosmique. De même que l’énergie, le qi des Chinois.

Par les autres, j’entends tous les humains planétaires avec lesquels nous sommes susceptibles d’entrer en relation physiquement ou symboliquement.

Ce qui unit la personne et l’univers, c’est le corps dans toutes ses dimensions énergétiques.

Ce qui unit les autres et la nature, c’est la société et ses contraintes.

Ce qui unit la personne et les autres, c’est la relation humaine en liaison avec l’imaginaire et le jeu des pulsions.

L’être humain joue, se joue et est joué par toutes ces dimensions. Sa complexité vient de là. Tous les registres des disciplines scientifiques, artistiques, spirituelles et autres sont requis pour approcher la compréhension de l’être humain, dans l’incertitude et le non-savoir sur sa nature et son devenir en dernière instance.

FORMATION

La formation est l’éducation que se donne un individu lorsqu’il rencontre des maîtres d’enseignement et des maîtres de vie, formellement dans des institutions et informellement tout le long de sa vie.

INSTRUCTION

L’instruction est la formation donnée et souvent imposée par un tiers doté d’une puissance sociale institutionnalisée.

ENSEIGNEMENT

L’enseignement est l’instruction qui consiste à marquer symboliquement l’enseigné sous l’emprise d’un cursus de savoir considéré comme légitime au sein d’une société à un moment donné de son histoire.

PRÉSENCE ÉDUCATIVE

La présence éducative est l’influence humaine qui conjugue à la fois la plus grande simplicité, le plus haut degré de connaissance de soi et la somme de savoirs pluriels la plus complète.

APPRENDRE

Apprendre est un processus psychologique que vit un individu volontairement et qui le fait entrer dans l’éducation à la fois par soi-même et par les autres.

ÉDUCATEUR

L’éducateur est la personne dont la présence est déterminante pour autrui dans l’acte d’apprendre.

POÉSIE

La poésie comme forme tangentielle à ce qui est et advient prend sa source dans la méditation sans objet. Si le sens de l’être est une énigme à jamais ouverte, la poésie dessine son bouton d’or.

SPIRITUALITÉ LAÏQUE

Je nomme "spiritualité laïque" sans référence a priori à un dieu et dans la perspective d’une reconnaissance de la non-dualité de ce qui est et advient, le résultat du processus éducatif précédemment défini, d’une personne qui s’achemine vers un état de "présence" dans la vie de tous les jours.

LA PENSÉE

La pensée est une activité cérébrale qui engendre un flux magmatique représentatif et intentionnel d’idées, de concepts, d’images, de symboles et de mythes. Elle fonctionne selon un processus à la fois identitaire, dialectique ou paradoxal. La conscience est la part de cette activité qui élabore une relative cohérence dans ce flux à partir d’une singularité psychoneurobiologique pour chacun d’entre nous. La pensée utilise plusieurs autres facultés du cerveau : l’imagination active, l’intuition, le raisonnement logique, la sensibilité.

Elle prend sa source dans la part la plus inconnue du cerveau, la non-pensée (en japonais hishiryo) bien repérée en Orient dans le taoïsme, le bouddhisme, l’hindouisme.

La non-pensée s’exprime dans le sommeil profond, à côté du rêve et de l’état de veille, selon des modes d’ondes cérébrales différentielles. Dans la méditation sans objet, de type zen ou vipassana, la personne peut vivre dans la non-pensée sans pour autant être inconscient de son état comme dans le sommeil profond. Elle révèle ainsi une sorte de surconscience qui témoigne de la réalité de son être intérieur par une attention vigilante de chaque instant à ce qui est et advient sans cesse.

La non-pensée fait accéder la personne au flux énergétique du Réel-Monde non symbolisable dans lequel la pensée se dissout sans pourtant se confondre.
Au-delà du plaisir et de la souffrance au quotidien, la non-pensée est joie radicale de la puissance du vivre et s’ouvre sur l’amour et la compassion.
La mort physique constitue la fin de la pensée et l’ouverture absolue au tout-autre indéterminable.

LA PROFONDEUR

La Profondeur ou l’impossible de la symbolisation (J.Lacan, les mystiques rhénans, Shankara et l’Advaïta Vedanta, Krishnamurti et l’otherness, mais aussi Bernard D’Espagnat et le « réel voilé »)

- ce qui est et advient sans cesse, le Réel-Monde, et ce qui ne peut être représenté

- ce qui agit et nous agit en permanence parce que nous sommes pour l’essentiel cette profondeur même.

- ce qui nous fonde comme projet implié en nous-mêmes et nous donne la direction du sens : Peut-être « l’éloge du simple » et une sorte d’archétype du moine en nous-mêmes comme le pense le philosophe Raimon Panikkar.

Je propose le terme de Profondeur pour nommer et pouvoir discuter, c’est à dire porter sur le plan symbolique, malgré l’inadéquation radicale de tout concept, le Réel-Monde. La Profondeur, c’est tout ce qui est, sans pouvoir être nommé ou imaginé dans sa totalité dynamique. Elle n’a ni commencement ni fin. Dans sa mouvance permanente de structuration, destructuration, restructuration, elle est le Procès du monde en cours.

La Profondeur est "transcendante" mais dans l’immanence, ailleurs, tout-autre, insaisissable, non-rationalisable, au-delà du temps et de l’espace, innommable, sans naissance et sans mort, englobante.

LE PROFOND

Le Profond est cet état de nomination "conventionnelle", inadéquate et polysémique d’inscription du procès de la Profondeur dans le cours du monde, à un moment donné. Il représente la multitude infinie des formes de la Profondeur dans son déploiement incessant.

Le Profond reste prisonnier de la blancheur des choses. Il n’est jamais très loin de la vie en acte avec son cortège de malentendus, d’ambivalences, de lâchetés et de courages incompréhensibles. Mais il est également porteur de la Profondeur qui ne le quitte jamais car il est cela même, comme un poignard planté dans l’infini.

LE SURFACIEL

C’est la surface qui porte le ciel. L’événement qui inclut toute Profondeur. Comme le pense Gilles Deleuze, l’événement arrive en surface, et fait advenir la surface, parce qu’il est attribut logique, et non pas qualité ou propriété physique. Il est effet incorporel de corps qui sont causes pour d’autres corps. L’événement insiste, mais n’existe pas.

La surface ou plutôt "le surfaciel" ne doit pas être confondu avec le surperficiel.

Le surfaciel vous enveloppe dès les premiers moments de votre naissance. Il représente une catégorie de contact. On sait que l’attachement va de pair avec la présence chaleureuse de l’autre, bien au-delà de la simple fonctionnalité nourricière. Chez les grands mammifères comme chez le petit de l’homme le contact de la peau et la réalité du toucher (Montagu, 1979) constituent un élément essentiel de la survie et du développement psychologique. Le "moi-peau" de Didier Anzieu, à la fois protège, dessine une frontière du self, et en mème temps permet l’ouverture et l’échange avec le milieu extérieur. En Gestalt-thérapie l’ancrage va toujours dans le sens d’un retour au surfaciel, à l’enracinement.

Le surfaciel exige la rencontre avec ma finitude et avec le monde. C’est en devenant sans cesse immanent, intramondain, que je glisse vers la transcendance.

Le Superficiel est une forme chimérique du Surfaciel. Pour comprendre le Superficiel, il faut analyser l’Imaginaire.

LA RELIANCE

Le concept de reliance est récent. Il date de la deuxième moitié du XXe siècle, inventé par Roger Clausse en 1963 et repris, largement développé et systématisé par le sociologue belge Marcel Bolle de Bal [3]. Michel Maffesoli l’a introduit dans sa théorisation [4]. Cet article est à mettre en rapport avec le livre de Dany-Robert Dufour "les mystères de la trinité", Paris, Gallimard, 1991 en fonction de la pensée trinitaire. Comme pour moi, la "reliance" chez Maffesoli n’exclut pas le conflit, bien au contraire. L’écoute de la reliance sociale suppose une très grande ouverture d’esprit et d’improvisation d’expression : "...il y a une multiplicité d’expressions de cette rhétorique sociale. Et cette multiplicité d’expressions peut aller du bouquin théorique au roman en passant par d’autres expressions spécifiques. Il faut que je sois à même, moi qui veux dire mon temps, de l’intégrer dans ce que j’essaie de dire. Donc, jouer d’une construction qui soit le plus fidèle possible à la rhétorique générale et qui intègre une dimension de stylisation." (p.82). On retrouvera un développement sur la reliance, à partir de l’oeuvre de E. Durkheim, dans la présentation de M. Maffesoli à la réédition des "formes élémentaires de la vie religieuse" en livre de poche (L.G.E. 1991), 758 p.. La "reliance" est alors, pour M. Maffesoli, très proche de la notion d’ "effervescence" chez Durkheim (cf. p.16-17)

Edgar Morin l’utilise de plus en plus, comme une nécessité théorique [5].

C’est, en quelque sorte un macro-concept, exprimant un "phénomène social total" (Marcel Mauss) qui se démarque d’autres concepts connexes comme liance, lien ou liaison, appartenance, union ou réunion, religion. Pour Marcel Bolle de Bal, la reliance va de pair avec la déliance, son opposé. Il entre dans la problématique d’une sociologie existentielle [6].

Ce concept a été critiqué par d’autres sociologues, en particulier par Raymond Ledrut et Renaud Sainsaulieu.

Raymond Ledrut le considère comme un concept religieux qui vise à la fusion au sein de – je cite - "la bergerie fraternelle" d’une "communauté pacifique et bienheureuse" dans l’esprit judéo-chrétien. Renaud Sainsaulieu ne voit pas ce qu’il apporte de nouveau en sciences humaines, par rapport à des concepts comme appartenance, integration, alienation, dépendance, dominance, adhesion, participation. Marcel Bolle de Bal a répondu fort pertinemment à toutes ces critiques. [7].

J’ai montré en quoi ce concept me paraissait indispensable aux sciences de l’éducation contemporaines, notamment par son insertion dans une problématique de complexité, de multiréférentialité et de transversalité. [8].

On ne trouvera pas d’article dans l’Encyclopédia Universalis de 2006 sur "la reliance". Ce concept est donc encore largement en voie de légitimation. Absent du vocabulaire en sciences humaines la reliance va être reconnue et imposée comme concept par Marcel Bolle de Bal dans un article de la revue Connexions en 1981, après avoir fait l’objet d’une direction de recherche fort importante en Belgique [9]

Le reliance possède une double signification conceptuelle :

- l’acte de relier ou de se relier : la reliance agie, réalisée, c’est-à-dire l’acte de reliance ;

- le résultat de cet acte : la reliance vécue, c’est-à-dire l’état de reliance.

L’auteur entend par relier : "créer ou recréer des liens, établir ou rétablir une liaison entre une personne et soit un système dont elle fait partie, soit l’un de ses sous-systèmes ".Il en montre la pertinence dans ses recherches sur le mouvement communauutaire en Belgique.(M.Bolle de Bal, La tentation communautaire. Les paradoxes de la reliance et de la contre-cutlure, Bruxelles, Ed de l’université libre de Bruxelles, 1985). J’ai eu la même impression dans mes recherches-actions sur la vie communautaire dans les années quatre-vingt [10]

Redonnant de la vigueur à la pensée d’un précurseur (Maurice Lambilliotte)( [11], je pense qu’il faut souligner toute sa force symbolique et quasi-religieuse du concept de reliance, pour comprendre sa signification incarnée dans la vie communautaire. Mises à part les communautés explicitement religieuses, c’est par cette sorte de reliance que le fondement sacral de l’existence humaine s’exprimera dans les groupes communautaires, parfois avec des emprunts à des philosophies ou des sagesses orientales, mieux à même de correspondre aux sentiments et aux sensations, aux valeurs et aux symboles vécus [12]

On retrouve, autrement pensés et ressentis, des schèmes de perceptions et de représentations de la finalité utopique des origines communautaristes aux Etats-Unis où la notion de monde (image de totalité et d’ordre cosmique), celle de mythe de l’inauguration d’un nouvel ordre cosmique en rupture avec l’ancien, celle de paradis ramené ici-bas, celle de chaos toujours rejeté sur le monde extérieur ; celle d’une attention à l’inspiration intérieure et aux phénomènes subjectifs, celle d’une perfectibilité de la vie, étaient imposées à l’époque jusqu’au moment où un autre type de représentation de l’utopie communautaire a prévalu avec Robert Owen : le rationalisme [13].

C’est l’exemple vécu que voulait donner Henri David Thoreau, comme le souligne Micheline Flak [14] .

La reliance se décline de différentes façons pour Marcel Bolle de Bal.

-  La reliance cosmique entre une personne et des éléments naturels.

-  La reliance ontologique ou anthropomythologique entre une personne et l’espèce humaine.

-  La reliance psychologique entre une personne et les diverses instances de sa personnalité.

-  La reliance sociale et psychosociale entre une personne et un autre acteur social individuel ou collectif.

Marcel Bolle de Bal part de la personne pour construire son concept de reliance. Mais, ce faisant, il est obligé d’en limiter les contours. Edgar Morin l’élargit et reconnaît une autre dimension : la reliance entre les idées et entre les choses.
Sociologue de formation, Marcel Bolle de Bal précise encore le concept de reliance sociale. Il la définit ainsi : "la création de liens entre des acteurs sociaux séparés, dont l’un au moins est une personne" [15].

La reliance sociale peut être formulée alors dans les termes suivants :

-  la production de rapports sociaux médiatisés, c’est à dire de rapports sociaux complémentaires.

-  Les systèmes médiateurs des liens sociaux peuvent êtr eux-mêmes

-  * soit des systèmes de signes ou des representations collectives

-  * soit des instances sociales (groupes, organisations, institutions) déterminant et modelant les rapports de reliance

La reliance sociale s’envisage d’un triple point de vue :

-  comme procès de reliance en tant que médiatisation ou processus de médiations instituées entre les acteurs.

-  comme structure de reliance en tant que mediation considérée comme système reliant les acteurs sociaux entre eux.

-  Comme lien de reliance en tant que produit ou lien effectif entre les acteurs sociaux immergés dans les systèmes médiateurs.

Loin d’être une mystique judéo-chrétienne, la reliance doit être comprise comme l’expression d’une anthropologie laïco-nietzschéenne pour Marcel Bolle de Bal.
Pour ma part, je retiens ce concept de reliance comme essentiel, en particulier parce qu’il nous permet d’aborder notre rapport au sacré d’une manière laïque. Contrairement au mot "lien", il instaure à la fois la distance entre l’objet et le sujet et l’unité profonde. Il ne propose aucune théologie particulière. Il nous invite à regarder le monde, les autres et soi-même selon un principe de non-séparabilité dégagé par les savants des hautes énergies, depuis la réalisation de l’expérience de pensée dite "paradoxe EPR" (Einstein-Podolsky-Rosen), par Alain Aspect en France. Edgar Morin a bien montré que la reliance fait partie d’un courant épistémologique issu des sciences contemporaines qui bouleverse quelque peu notre vision du monde [16].

Liliane Voyé n’hésite pas, en sociologue, à en approfondir le sens en parlant de reliance religieuse et en insistant sur la solidarité et sur l’importance des rites pour affirmer les "nous" [17].

Si la vie spirituelle la plus authentique commence avec le rapport direct à la mort, la reliance nous fournit des clés pour entrer dans la difficile problématique du deuil, comme le montre le sociologue Guy Rocher [18]. Il va de soi, pour moi, que l’éducation radicale passe par cette reliance au mourir qui fait disparaître toute trace d’éternité de l’être individué que je crois être. Se former devient alors apprendre à mourir à son passé et à son avenir, mais aussi apprendre à naître en permanence, en entrant, enfin, dans la parole, en découvrant un monde inconnu et la veritable relation à l’autre.

En fin de compte, se former dans la reliance, c’est apprendre à vivre dans un present instantané qui reconnaît l’importance du sentiment, la découverte du monde neuf, du jeu et de la rencontre. [19].

Un point-clé de la reliance, c’est qu’il retisse des liens à la fois souples et puissants entre moi, le monde et les autres (nous).

Par sa nécessaire et révélatrice prise en compte du monde dans lequel nous sommes des éléments indissociables, la reliance nous impose une épistémologie écologique, une conception de la science de la complexité. Ce véritable "éclairement" de la conscience bouleverse complètement tout notre habitus de chercheur classique. Nous savons, désormais, que l’être humain est avant tout un être relié, en étroite interdépendance et interactions avec son environnement proche et lointain. Il évolue dans un système hautement organisé dans lequel une action, même infime, sur un point, influence l’ensemble des relations. C’est l’ "effet papillon", non seulement dans le domaine physique mais aussi dans celui de l’humain. Entrer dans la reliance comme phénomène social total nous éclaire sur la nature écologique de toutes les sciences humaines. Plus nous approfondissons cette caractéristique et plus nous nous sentons transformés dans notre rapport aux autres et à la nature.

C’est à ce moment – conçu comme "moment propice" ou kaïros – que nous découvrons en nous-même une nouvelle intuition concernant notre conscience d’être. De nouveaux plans de la réalité sont révélés. Une autre façon de voir ce qui était déjà là. Une extrême attention vigilante qui s’impose dans la relation humaine au coeur du monde. Ainsi la boucle est bouclée qui allait de l’intuition première, centripète, vers la reliance, centrifuge, et de la reliance vers une intuition seconde, plus élaborée encore, à la fois intérieure et extérieure. Reliance et intuition forment désormais un totalité dynamique de comprehension de notre existence unifiée. Elles s’animent en permanence dans nos pensées, dans nos actions. Elles déterminent nos choix économiques, sociaux et politiques.
Il me semble que nous retrouvons, à ce point d’être, la pensée ancestrale de la Chine.

En chinois, tous les caractères qui parlent d’intuition sont formés à partir de binômes, dont le premier caractère reste toujours le même : l’œil + un trait sans fleche. C’est à la fois ce qui voit l’œil et ce que l’œil voit. Le regard des anciens Chinois était un rayon émis par l’œil pour frapper l’objet avant de revenir à lui (comme le radar des chauve-souris). D’où ce très beau proverbe : "La beauté de Chi-Ze est dans l’œil de celui qui la regarde" (parmi les plus belles femmes de l’histoire chinoise, la plus belle est Chi Ze). À partir de là, cet œil suivi de ce trait, va prendre un sens figuré, qui voudra dire : droit (par opposition à courbe), redresser, corriger, mais aussi juste, direct, naturel, sans détour. Nous attiegnons la notion de perception directe de la réalité, seule possibilité de comprendre vraiment le reel pour l’approche non-dualiste.

Il s’agit bien d’une autre manière de VOIR. Bien qu’elle passe par l’oeil, elle n’est pas du resort de la simple "vue" physique, mais beaucoup plus d’une vision intérieure au sujet, d’un changement d’état de conscience. Krishnamurti le décrit fort bien dans ses "Carnets" (éd. Du Rocher, Monaco, 1988) :

"Au petit matin, quand l’herbe était baignée de rosée, avant que ne se lève le soleil, encore couché, étendu dans le calme sans pensée ni mouvement, une vision, non pas celle des yeux, superficielle, mais qui venait de l’arrière de la tête et traversait les yeux. Ceux-ci, comme ce courant intérieur, n’étaient que des instruments par lesquels le passé incommensurable plongeait dans l’espace illimité, hors du temps. Plus tard, toujours étendu, une vision en laquelle toute vie semblait contenue." (p.49)

Le sens par lequel on perçoit l’invisible - et par où passe donc l’intuition - est étroitement lié au type de lecture que l’onfaitduvisible."Ilsetrouvequ’aucours des millénaires, les Chinois ont bâti leur compréhension de l’invisible à partir de la lecture des fissures des carapaces de tortues, donc à partir de signes visuels, donc forcément en passant par l’œil. Ceci est à la fois cause et effet du fait que les idéogrammes chinois sont muets.Leursensest globalementindépendant de leur son et ils peuvent se prononcer de bien des façons, ce qui fait que les langues régionales chinoises ont gardé une diversité énorme, pouvant s’adapter à un support visuel indépendant du monde acoustique" écrit Cyrille Javary, un spécialliste du Livre des transformations chinois, le Yi Jing. [20]

A ce niveau de reliance et d’intuition, les capacités créatrices sont portées à leur exacte intensité. La pianiste Anne Quéfellec raconte : "C’était pendant la finale du Concours international de piano de Munich. Au lieu d’être paralysée par le trac, j’avais une envie folle de jouer, et je me rappelle être entrée sur scène en me retenant de courir vers le piano parce que je ressentais une sorte d’urgence. Lorsque j’ai posé les mains sur le clavier, ce n’était pas moi qui jouait, mais j’avais la sensation que quelque chose passait à travers mes doigts. "Ca" jouait. C’était quelque chose d’indéfinissable, qui échappait complètement à ma volonté, que je recueillais dans mes mains". (cite par X sur internet, à préciser). Le philosophe Jacques Maritain a largement commenté les relations entre l’intuition et la creation artistique. [21].

C’est encore Krishnamurti qui nous indique le sens de cet éclairement de la réalité. Pour lui, il existe une force à la fois créatrice et déstructrice qui nous traverse dans certains moments d’éveil de la conscience. Nous atteignons alors ce que Heidegger nomme "la pensée du fond", une pensée – pour Krishnamurti – qui "travaille avec la mémoire des mots" mais sans aucun effort pour penser, pour construire mentalement la logique du discours. Une pensée qui vient toute seule au bout des lèvres. C’est très exactement le propre de l’improvisation qui veut dire "commencer sans aucune preparation" comme je l’ai montré dans un texte sur ce sujet [22].

Krishnamurti nous précise "La création n’appartient pas à l’individu. Elle cesse complètement quand la personnalité prédomine par ses aptitudes, ses dons et ses techniques. La création est le mouvement de l’essence inconnaissable du tout, jamais elle n’est expression de la partie." (in Carnets, op.cit. p.17)

Improviser, nous révèle le Littré, c’est faire sans préparation et sur le champ, des vers, de la musique, un discours, voire un dîner ou encore au sens figuré, un système, une explication en les donnant, en les exposant sans préparation. Le dictionnaire Robert nous précise que le verbe improviser vient de l’italien improvisere (1642), du latin improvisus, imprévu - par extension, organiser sur le champ, à la hâte et au figuré, trouver à la dernière minute. L’improvisation est alors l’action, I’art d’improviser et par extension, le résultat de cette action (que l’on peut appeler également l’impromptu : tout ce qui est fait ou dit sans préparation). Un regard historique sur le concept souligne la logique des épistémés qui porte au pinacle ou écarte les notions suivant l’air du temps.
On ne s’étonnera pas que l’improvisation ne soit pas liée à la création dans les époques ou règnent les garants méta-sociaux. Dans l’art poétique hindou, tel que l’a étudié le poète René Daumal à la lumière de sa connaissance du Védanta, I’art n’est pas une fin en soi mais un moyen au service de la connaissance sacrée. Il tente de refaire, de reconstruire analogiquement le Réel et par la même, dans sa plus juste mesure, son exactitude analogique. Le lecteur ou l’auditeur appréhende directement un état de l’être divin par le truchement du rasa (saveur) . Ainsi pour Vicvanatha, la poésie est une parole dont l’essence est saveur . La Saveur n’est pas l’émotion brute, liée à la vie personnelle, c’est une représentation surnaturelle, un moment de conscience provoqué par les moyens de l’art et coloré par un sentiment, une sorte d’émotion objective comme dit Daumal. Ce qui compte pour le poète des Vedas, à travers même les ornements poétiques, c’est de "réhausser la Saveur". Employer un mot comporte une responsabilité cosmique, car ce n’est pas simplement produire un magma de sons vocaux, c’est ébranler tout un monde d’associations, de sens figurés et dérivés, de suggestions, dont il faut connaître les lois. Le poète, à cet égard. ne se lassera pas de répéter un cliché pourtant énoncé depuis des siècles, s’il s’est montré adéquat à la gustation de la Saveur (rasana). La poésie est un yoga qui ne supporte pas l’impréparation et le dilettantisme. "Le poète hindou - écrit Daumal est le produit d’une éducation méthodique, poursuivie auprès d’un maître, et dans un but supérieur à l’art lui-même" (p. 92). Art qui trouve d’ailleurs son accomplissement dans le théâtre, la danse et la musique sacrée. L’opposition à l’art occidental est patent. L’art oriental est fondé sur la répétition de structures analogiques, l’art occidental sur le déploiement, la génération, la production du nouveau.

On peut se rendre compte de cet état d’esprit de l’ouverture au sens de la beauté intrinsèque à la réalité même – comme ne cesse de l’affirmer Krishnamurti. Ce sens s’affirme dans l’art et la poésie chinoise. François Cheng le montre bien dans ses ouvrages, et notamment dans un de ses derniers livres "Cinq méditations sur la beauté" [23]. Il écrit, accablé également par le mal, dès son enfance, "Je comprends d’instinct que sans la beauté, la vie ne vaut probablement pas la peine d’être vécue, et que d’autre part une certaine forme de mal vient justement de l’usage terriblement perverti de la beauté". (op. cit,p.20)

LA GRAVITÉ

L’influence de la Profondeur par son immanence dans le Profond, et par la conscience de plus en plus pertinente de la reliance, rend l’être humain d’une gravité lumineusement avertie. Devenir de plus en plus grave signifie que la lucidité « cette blessure la plus rapprochée du soleil » comme dit René Char, nous gagne de plus en plus.

Il s’agit bien d’une blessure qui n’en finit pas de saigner : celle d’une omnipotence infantile peu à peu bousculée, mutilée, ravagée par l’épreuve de la réalité.

Celle parfois plus tardive d’une espérancecollectiveetidéaliséedeviesauvéedu désastre, de « lendemains qui chantent ». Une espérance qui se ratatine comme une papier crépitant sous l’incendie et qui ne laisse que des cendres bleuies.

Celle d’une vision intérieure et terriblement silencieuse, d’un sentiment tragique de la vie dont parlait Miguel de Unamuno quand il refusait de crier « Viva la Muerte » avec les sbires de Franco.

La vision déchirante de ce qui est : les ethnocides et les génocides, les purifications ethniques, les haines fabriquées de toute pièce par les puissances coloniales, les terrorismes et les intégrismes meurtriers. Mais également les catastrophes naturels évidemment, comme le tremblement de terre de Kobé au Japon, il y a quelques années, comme le plus récent (2008), en Chine, dans le Sichuan, ou, jadis, la mort affreuse de la petite Omeyra, en Colombie, lors d’un glissement de terrain. N’oublions pas le quotidien : les petites vengeances privées, les couteaux tirés au coeur des mots, les harpons d’acier dans les regards, les grands océans asséchés au sein d’un seul cri humain. Comment vivre sa juste colère sans tomber dans le ressentiment ? Comment dénoncer la tyrannie sans blesser la personne ?

La Gravité, c’est tout cela : Une conscience éthique d’une grande amplitude avec le sens de la responsabilité qui s’y attache nécessairement.

Tout cela et quelque chose en plus.

Ce qui est en plus, c’est la Joie d’être, incompréhensible et pourtant toujours là, en filigrane de l’existence, si bien décrite par la philosophe spinoziste Robert Misrahi dans l’ensemble de son œuvre philosophique. La joie secrète, la joie soyeuse et toujours nouvelle, la joie jaillissante, la joie bouleversante. La joie en point d’interrogation dans le non-sens. La joie malgré tout, comme une ombrelle dans un brûlant désert. La joie qui transforme le destin en miracle.

Ce mélange intime, ce métissage d’être, dans la Gravité, entre vision tragique et joie radicale, est de l’ordre d’un processus que je nomme : se gravifier, c’est-à-dire à la fois devenir d’instant en instant, de commencement en commencement, toujours plus profond, plus grave et toujours plus joyeux, le plus clair-joyeux, dans l’épreuve de réalité.

Se gravifier s’oppose à s’appesantir, être pris par le regard de l’autre, par la glu des intérêts et par l’influence irréfléchie de soi-même et de quelques uns en se laissant gagner par le jeu des sociabilités truquées, des plaisirs canalisés, des ambitions provoquées, des vies réifiées et dépendantes. Ce métissage est détonant. Une explosion du sens. Un bougé des structures mentales. Sous la vague de fond surgit l’imprévu. « Sous les pavés, la plage ». Le sens n’était pas donc pas un clou rouillé mais du blé en herbe. Au coeur de l’intime souffrance d’être ensemble se dessine l’intensité d’un recueillement : celui du vivre ensemble. Mon visage passe par ton visage pour s’ouvrir au Visage d’une relation d’inconnu : celui de la communion des existants.

Avec cette ouverture c’est la fulgurance de la Reliance qui éclate soudain.

Reprise des concepts en juillet 2015

Le Réel est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part (1).

C’est la meilleure formule que je connaisse mais je ne présuppose aucun Dieu dans mon approche du Réel.

Il constitue le Sans-Fond et l’impossible de la symbolisation, mais Il est tout ce qui est.

Voir la vidéo http://www.dailymotion.com/video/x2o9a8r_sagesse-laique1_school

La Profondeur est l’expression approchée de ce Réel par le langage et le non-langage (silence intérieur).

Le Profond est l’existant qui reconnaît la Profondeur et lui donne l’apparence nécessaire à la communication.

La Réalité constitue la totalité de cette apparence et permet la communication par la représentation des choses et des êtres.

La Reliance est l’effectuation de la Profondeur dans la réalité.

La Nature est l’inscription du Cosmos englobant et insondable dans notre champ de perception.

La Pensée est la possibilité d’approcher la Profondeur par le Logos, le Mythos et la contemplation (par absorption) ou la méditation sans objet (pensée de la non-pensée)

La Gravité nécessairement humaine apparaît comme la responsabilité de l’humanité dans le jeu dialogique des instances de la Profondeur, de la Nature, de la Pensée et de la Reliance. Elle repose sur son éthique et constitue la qualité expérientielle du Profond.

Cette perspective quelque peu panenthéiste concilie la Transcendance et l’Immanence par une implication réciproque inéluctable.(voir le développement des trois concepts)

RÉEL, SYMBOLIQUE, IMAGINAIRE

Nous définirons comme suit nos principaux concepts :

- Il n’existe que le Réel-Monde, cet inconnu de la matière, en dernière instance.

- La racine du Réel, le Réel voilé, est ce qui échappe à l’emprise du symbolique.

- L’imaginaire est une fonction du Réel, dans sa complexité.

- Le symbolique est une création permanente du flux imaginaire dans sa composante
« imaginable ».

- L’imaginable est ce qui, dans l’imaginaire, permet de soutirer une partie du Réel, pour le pré-figurer, le « donner à voir » (Paul Eluard)d’une façon polysémique, équivoque et ambivalente dans un champ symbolique. Ce qui ouvre l’imaginaire à la création du Monde.

- La réalité, c’est du Réel puisé par l’imaginaire et tamisé, préfiguré, par le symbolique.

La réalité est tout ce que l’on peut comprendre et saisir du Réel par le biais nécessaire du symbolique, notamment par le langage comme élément essentiel.

- On se cogne contre le Réel, mais on s’appuie contre la réalité que l’on construit sans cesse à travers un champ symbolique.

- L’imaginaire-source est la faculté de création radicale de formes, figures, images,
symboles, mythes, tant psychiques que social-historiques, qui s’exprime par et dans le Représenter/Dire des hommes.

- L’imaginaire-processus est le déroulement et le développement de l’imaginaire-source.

- L’imaginaire-effectif est le résultat symbolique ou chimérique du cours de l’imaginaire-processus.

- Le chimérique est le résultat d’une perte de la réalité dans un processus d’expansion démesurée de l’imaginaire irréel qui s’accompagne d’une réduction considérable et inconsciente de la polysémie, de l’équivocité et de l’ambivalence des significations et des représentations issues de la complexité du Monde.

- Le symbolique est l’ensemble des traductions de l’imaginable dans et par un code, une structure de significations socialement admises à une époque considérée.

Dans le symbolique :

* La synthématique est le code scientifique qui exprime la réduction maximale de la
polysémie du Réel, en fonction d’une convention arbitraire mais nécessaire.

* La symbolique est l’ensemble des rapports de sens qu’expriment les arts et les diverses spiritualités, par le truchement des symboles et des mythes. Elle suppose un décryptage et une herméneutique.

- L’idéologique représente le système d’idées, de significations et de représentations puisées dans le symbolique et se rapprochant sans cesse du chimérique par un processus de rationalisation réductrice de plus en plus sophistiqué.

LIBIDO

Le Réel-Monde - ce qui est et advient sans cesse dans un "Nuage d’Inconnaissance" - se donne à voir relativement par son expression : l’énergie dont sont dotés tous les êtres vivants et non vivants.

La libido est l’énergie qui circule à l’intérieur de la matière vivante des plus simples éléments aux plus complexes.

Elle anime cette matière vivante de telle sorte qu’un être soit attiré par un autre être et des ensembles d’êtres par d’autres ensembles d’êtres. Ce processus de complexité croissante est la reliance au sein de laquelle la liaison ne va pas sans déliaison nécessaire. Pas d’humanité sans mort de l’homme. Pas de changement dans notre galaxie sans finitude de notre humanité terrestre. Pas de transformation de l’univers sans finitude de notre galaxie dans un trou noir cosmique, tôt ou tard.

L’énergie fondamentale constitutive de la libido dans le vivant est et a toujours été. Elle est sans commencement ni fin.

La libido sexuelle, au sens freudien, n’est qu’une des dimensions de la libido.

La libido de compassion met l’être humain en reliance avec tous les êtres vivants et non vivants.

La libido d’amour est reliance entre tous les êtres vivants, mais principalement humains.

La libido spirituelle est la part singulière d’énergie qui provoque la tension éprouvée par un être humain vers l’immersion de sa conscience dans la totalité de l’énergie universelle et dans laquelle cette conscience disparaît comme séparée pour apparaître comme un "cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part" (Nicolas de Cues).

Sous cet angle l’éducation radicale est la compréhension de la libido en tant que puissance d’agir et de non agir de l’être humain.

LE BON

L’Énergie en tant qu’elle est intrinsèquement reliée à la fois à l’Intelligence du monde et à l’amour ou compassion pour tous les êtres sensibles s’ouvre sur la catégorie du Bon en philosophie. De l’Énergie surgit la Matière (physique ou symbolique) qui contient également toute l’Énergie.

LE BEAU

La Beauté comme expression la plus fine des formes reliées à l’harmonie potentielle de l’intelligence de la Nature. C’est la catégorie du Beau. L’Énergie informe la matière, à partir de son intelligence intrinsèque, qui se transforme en beauté laquelle renvoie, symboliquement, à sa source : l’intelligence de la Nature. L’artiste a toujours à voir avec la Beauté, même lorsqu’il invente des formes monstrueuses.

LA MOUVANCE

La Mouvance qui affirme le changement en acte de toute structure et inscrit, de fait, le règne inéluctable de l’Impermanence de tout ce qui prend forme. C’est la catégorie du Vrai. Tout ce qui apparaît est, sans cesse, en voie de structuration, déstructuration restructuration. Rien n’est stable dans le temps relatif Seule la Profondeur demeure, au delà du temps et de l’espace comme niveau de réalité fondamentale, inconnue dans toute son ampleur, reconnue chez et par certains êtres à partir du silence intérieur de leur être au monde

L’INDIVIDU

Terme générique pour parler d’un élément qui, en dernière instance, peut être isolé d’un ensemble et constituer une totalité insécable.

LE SUJET

C’est l’individu qui s’oppose à l’objet, c’est à dire l’individu humain qui refuse par tous les moyens d’être transformé en objet susceptible d’être manipulé par d’autres.

L’AGENT

C’est le sujet dans son rôle pris dans le champ d’action et d’influence d’une institution organisée. Par exemple l’agent de police ou l’instituteur, le facteur, l’employé du Trésor Public.

L’ACTEUR

C’est le sujet qui agit au sein d’un groupe ou d’une organisation à partir d’un rôle dont il connaît les tenants et les aboutissants dans leur grande ligne.

L’AUTEUR

C’est le sujet qui produit des objets, des pratiques et des discours relativement nouveaux, essentiellement à partir de lui-même, en fonction de désirs et de ses relations au monde et aux autres.

LA PERSONNE

C’est le sujet relativement lucide [24] sans méconnaître la dimension imaginaire, sur ses composantes d’individu, de sujet, d’agent, d’acteur et d’auteur et qui a pris conscience de son insertion responsable dans le champ de la totalité du vivant, de l’humain, et du "vivre-ensemble" au sein d’un processus de complexité croissante.

Au terme de son procès de connaissance, la personne est l’individu qui prend conscience de son appartenance totale à la mouvance du Réel et chez qui, en fin de compte, il n’y a plus "personne" à nommer.

<br<

LA SITUATION


Le concept de "situation", central dans notre problématique et emprunté à la pensée sartrienne, signifie que le sujet ne saurait être évalué quant à ses actions et ses représentations, en dehors de cette "totalité-en-acte" dans laquelle il s’insère, en fonction de laquelle et sur laquelle il agit et qui le constitue. Ce concept exclut donc toute possibilité de "séparation", de "réduction" du réel à un élément simple détaché de l’ensemble. Il n’empêche pas cependant de savoir "distinguer" dans cet ensemble des parties reliées éclairées, d’une manière à la fois multidimensionnelle et multiréférentielle.

LA SOLITUDE

La solitude est bipolaire.

La solitude horizontale est celle que reconnaît affectivement un être humain qui ne peut plus ou ne sait plus communiquer efficacement avec les membres de sa communauté la plus proche pour des raisons diverses et qui ne relève pas exclusivement de son fait.

La solitude verticale est celle qu’éprouve un être humain lorsqu’il perd toutes ses raisons de vivre au plus haut niveau de soi-même, d’une façon plus ou moins relative et durable. Notamment lorsqu’il ne sent plus, en lui-même, l’élan de Vie qui le dépasse et le nourrit, en se confrontant à la question du non-sens de l’existence. Le cas le plus évident est celui de la perte de foi pour un croyant en n’importe quel garant métasocial (Dieu, La Science, le Progrès, la Révolution, le Parti etc.).

LA SOCIÉTÉ HUMAINE


J’appelle « société humaine » un ensemble complexe et dynamique de rapports de sens, de force et de relations sociales, fécondé par des valeurs souvent en conflit, et axé vers un plus haut niveau de complexité. Au sein de cet ensemble, des personnes, des groupes et communautés, des organisations, oeuvrent pour faire vivre des institutions et des significations imaginaires reliées à un imaginaire social dont le fond provient d’un Réel-Monde énergétique inconnu et incompréhensible par l’entendement, mais qui peut être éprouvé par la méditation silenciaire de l’être humain.

LES TYPES D’ESPRIT DANS L’EXISTENCE HUMAINE


Je nomme « esprit » la conscience orientée vers l’action ou le non-(ré)agir, d’une manière intentionnelle (volonté) ou non-intentionnelle (non-attachement), et qui s’appuie sur les sens du toucher, de l’ouïe, de la vue, du goût, de l’odorat, mais aussi de l’intuition et d’autres facultés neurologiques encore à découvrir.

L’esprit poétique, de l’ordre du « faire » étymologiquement, (poiêsis pour les Grecs signifie « création », du verbe poiein (« faire », « créer ») ) fonctionne à l’imagination créatrice dans les domaines linguistique, sémantique, sémiologique, et lié à toutes formes artistiques et tout autre ordre d’expression humaine.

L’esprit philosophique fonctionne à la logique dans toute sa diversité (de l’identité, dialectique, paradoxale, ab absurdo etc. ) et vise à la production de concepts.

L’esprit scientifique fonctionne à la pertinence vérifiée entre théorie et expérience et s’étaye sur la falsification possible de l’interprétation correspondant à des nouvelles expériences légitimées par une communauté de pairs.

L’esprit méditatif fonctionne à l’écoute attentive, à l’observation non attachée et à tous les modes de la sensibilité liés à l’existence humaine qui n’impliquent pas a priori l’usage de la raison mais plutôt l’activité du cerveau ouvert à l’inconnu dans un vécu de « présence » à soi, aux autres et au monde en interrelation permanente.

L’ensemble de ces quatre types d’esprit forme la conscience humaine. Ils peuvent être distingués sans être séparés et fonctionnent suivant des inclinations différentes compte-tenu de l’histoire singulière, de la culture et du désir largement inconscient des personnes en cause.


[1René Barbier, L’approche transversale. L’écoute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, 1997, 357 pages

[2Jacques Derrida, Echographies – de la télévision, ed.Gallilée, 1996, p. 119

[3M.Bolle de Bal, Voyages au coeur des sciences humaines – de la reliance – T1. Reliance et theories, Paris, L’Harmattan1996, 332 p. et tome 2 Reliance et pratiques, L’Harmattan, 1996, 340 p.

[4Michel Maffesoli, Reliance et triplicité, Religiologiques, Jeux et traverses. Rencontre avec Michel Maffesoli, s/dir. Guy Ménard, Université du Québec à Montréal, Département des Sciences religieuses, Printemps 1991, n°3, 163 p., pp 25-86 (avec les débats)

[5E.Morin, vers une théorie de la reliance généralisée, in Voyage au coeur des sciences humaines, T1, pp 315-326, op cit

[6Edward Tityakian "vers une sociologie de l’existence", in Perspectives de la sociologie contemporaine, Hommage à Georges Gurvitch, Paris, PUF, 1968, pp 445-465

[7M.Bolle de Bal, La reliance ou la médiatisation du lien social : la dimension sociologique d’un concept charnière", in Voyages au Coeur des sciences humaines, T1, pp 65-79

[8R.Barbier, "Du côté des sciences de l’éducation : Reliance : un concept clé du métissage culturel Orient/Occident", in Voyages au coeur des sciences humaines, T1, pp 255-277

[9M. Bolle de Bal, la reliance : connexions et sens, Paris, Connexions, n°33, Epi,1981 ; La reliance ou la médiatisation du lien social : la dimension sociologique d’un concept charnière, Actes du XIIIe Colloque de l’Association International des Sociologues de Langue Française, 1988,Ò Tome 1, pp. 598-611.

[10René Barbier, l’existentialité communautaire, Pratiques de Formation/Analyses, formation à l’écologie et l’environnement, Université de Paris VIII, Formation Permanente, n°7, juin 1984, pp.57-71

[11Marcel Lambilliotte, l’homme relié. L’aventure de la Conscience Bruxelles, société générale d’édition, 1968.

[12R.Barbier (s/dir), Pratiques de Formation/Analyses, le devenir du sujet en formation : l’influence des cultures "autres" qu’occidentales, Paris, Université de Paris VIII, Formation Permanente, n° 21-22, Juin 1991, 232 p.,

[13Ronald Creagh , Laboratoires de l’utopie, les communautés libertaires aux Etats-Unis, Paris, Payot, 1983

[14Micheline Flak, Thoreau, Une haute sagesse au service de l’action, Paris, Seghers, coll. philosophes de tous, les temps, 1973

[15M.Bolle de Bal, "La reliance ou la médiatisation du lien social : la dimension sociologique d’un concept charnière", in Voyages au coeur des sciences humaines, T.1, op cit, p.69

[16E.Morin, Vers une théorie généralisée de la reliance, in Voyages au coeur des sciences humaines, T1, op cit

[17L.Voyé, D’une reliance incertaine : la reliance religieuse, in Voyages au coeur des sciences humaines, T2, pp 81-98

[18G.Rocher, Eléments d’une phénoménologie du deuil et de la mort dans une perspective de reliance, in Voyages au coeur des sciences humaines, T2, pp 67-80, op cit

[19R.Barbier, Mort et renaissance dans la reliance éducative, octobre 1997, Albin Michel, in L’homme relié, s/dir J.Mouttapa, Paris, Albin Michel

[20Une histoire de regard, Entretien avec Cyrille Javary, propos recueillis par Patrice van Eersel. In Nouvelles Clés.com, dossier "La Chine créatrice", 2006

[21J.Maritain. L’Intuition Créatrice dans l’Art et dans la Poésie, Bruges : Desclée de Brouwer, 1966, 398p.

[22René Barbier, l’improvisation éducative, Pratiques de formations/Analyses, n°2, Université Paris 8, Formation Permanente

[23F.Cheng, Cinq méditations sur le beauté, Paris, Albin Michel, 2006, 161 p.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?