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Retentissement sur une thèse impliquée à propos de publics en difficulté sociale

dimanche 22 novembre 2009, par René Barbier

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Retentissement sur la thèse de Malini Sumputh, intitulée « Le rapport au savoir et processus de formation des adultes dans le cadre d’un projet émancipatoire. » soutenue le 7 novembre 2009 à l’université Paris 8.

Université Paris 8, 7 novembre 2009

René Barbier (université paris 8, Directeur de thèse)

À chaque fois qu’arrive en soutenance l’une ou l’un de mes doctorants, je suis heureux. Chacun sait que c’est un épreuve d’accompagner jusqu’au bout un chercheur qui veut terminer un travail de recherche de longue durée. C’est le cas d’une thèse.

Madame Malini Sumputh arrive devant vous, devant nous, son travail achevé. J’en suis particulièrement satisfait en tant que directeur de recherche, parce qu’elle a vraiment du mérite.

Madame Malini Sumputh pourrait être classée à la bonne place de la réussite des enfants des cités qui, par résilience, n’ont pas accepté de se laisser fixer dans leurs places socialement assignées. Elle vient du milieu où elle puise une partie de son échantillon d’enquête. Elle connaît de l’intérieur les espoirs et les désespoirs des banlieues. Elle a éprouvé par elle-même ce que veut dire « le rapport au savoir » au-delà des bibliothèques et des thèses qui s’y rapportent.

Aujourd’hui elle peut être fière de soutenir son doctorat, malgré les obstacles occasionnés par la naissance de sa petite fille et par son travail accaparant. J’ai connu Mme Malini Sumputh en Sciences de l’éducation il y a longtemps. Elle a soutenu avec moi son DEA. Puis elle s’est lancée dans une thèse.

Elle n’était pas une « héritière » sur le plan du savoir universitaire. Il a fallu qu’elle travaille dur pour entrer dans les concepts, les théories, les références, les lectures difficiles. Elle a toujours suivi avec assiduité les séminaires de doctorat que j’ai organisés. Elle a su prendre la parole malgré les doutes, les peurs, les difficultés de se mettre en avant, si peu habituel dans sa culture indo-mauricienne.

J’ai suivi de près son parcours. J’en connais les inquiétudes, les découragements mais aussi les vrais élans et les envies de réussir.

Mme Malini Sumputh a trouvé, intuitivement, en liaison avec sa propre vie sociale, culturelle et économique, sa question de recherche. Qu’est-ce qui nous donne envie de nous former ? Une rupture dans l’existence est-elle un élément déclenchant ? En quoi notre « rapport au savoir » peut-il se transformer d’une rapport aliéné par l’univers scolaire en rapport émancipant, si tant est qu’un dispositif pédagogique approprié, pensé autrement, peut être proposé aux publics en difficultés sociales ?
Trop d’intellectuels, souvent héritiers de culture cultivée, proclament que la pédagogie relationnelle et active est de peu d’importance quant à l’acquisition du savoir. La thèse de Mme Malini Sumputh prouve le contraire. Pour un pédagogue, reconnaître le contenu du rapport au savoir de son public est essentiel. On le sait, ce rapport est avant tout culturel et affectif dans les classes populaires. Combien d’enfants ont été cassés par un enseignant qui n’avait pas compris cette question. Albert Camus serait-il devenu l’écrivain et philosophe que l’on connaît si son instituteur n’avait pas reconnu ses potentialités intellectuelles dans ce milieu nord-africain si convenu en terme d’héritage social à son époque ?

Mme Malini Sumputh a bien compris que faire une recherche sur la liaison entre le rapport au savoir des publics handicapés socialement et le dispositif pédagogique favorisant le développement des capacités transformatrices du formé, demandait un type de recherche impliquée. Elle l’a trouvé dans la recherche-action à dominante existentielle où la sensibilité est un maître-mot.

À partir de sa question de recherche, elle esquisse une hypothèse qu’elle va enrichir d’une problématique autour de la question du « rapport au savoir » en allant chercher les théoriciens, notamment de l’école française, qui s’y sont attelés. Elle tente une approche multiréférentielle malgré la difficulté épistémologique que cela implique. Mme Malini Sumputh ne fait pas partie de ses étudiantes prudentes qui suivent les voies toutes tracées, balisées, sur le plan conceptuel et méthodologique, d’un directeur de recherche bien dans le vent. Elle accepte l’enjeu risqué d’une recherche-action existentielle. Mais elle la veut rigoureuse, précise tout en restant humaine.

Elle choisi trois groupes : des femmes dans une cité, des personnes dans un dispositif de réflexion-action-formation dans un institut coopératif, et un petit groupe de personnes qui acceptent de penser avec elle la thématique centrale de sa recherche. Dans tous les cas elle est elle-même très impliquée comme chercheuse et animatrice de formation. Ce qui n’est pas simple à gérer.

Mais les résultats sont là. Mme Malini Sumputh dégage une tridimensionnalité du rapport au savoir pour ces publics en difficultés sociales, dès lors qu’un dispositif pédagogique est mis en place pour leur développement cognitif et humain.


 - un savoir se situer qui implique des références intellectuelles critiques de l’ordre établi et du fatum social et économique par une relation interculturelle questionnante sur nos a-priori. Les relations interculturelles dynamisent ainsi les identités des apprenants dans un sens transformateur.


 - un savoir- exister qui reconnaît la part relationnelle et affective, nécessairement conflictuelle parce que transformatrice, de toute formation digne de ce nom.


 - un savoir-devenir qui parvient à penser sa vie en terme d’avenir désembourbé de la fatalité conditionnée et de projet enfin réalisable.

Mes collègues diront si la démonstration ou la monstration est suffisamment établie en termes rationnels ; si la méthodologie de la recherche-action leur semble suffisamment bien mise en place ; si les rapports entre données de terrain et champs théoriques bien mis en concordance.

Personnellement j’en retiens avant tout l’importance éthique primordiale dans l’action éducative en direction de ces publics. La réflexion sur l’éthique des rapports humains, économiques et sociaux me paraît, de nos jours, un axe de réflexion critique absolument nécessaire en éducation tout le long de la vie. Une politique éducative aurait à s’en préoccuper dès lors que les autorités voudraient réellement œuvrer pour une reprise d’étude par ceux qui, en général, n’y ont pas eu droit dans leur enfance et leur adolescence.

En conclusion, à mon sens, la thèse de Mme Malini Sumputh nous permet d’ouvrir notre réflexion sur quelques points fondamentaux.


 En tant que processus émancipatoire, la formation est toujours de l’ordre de la rupture intrapersonnelle mais liée à la fois à l’autre, à la société et au savoir acquis.

 La formation relève d’un processus de reconnaissance de soi en tant qu’être humain et de redécouverte de sa propre dignité.


La formation implique l’invention de dispositifs pédagogiques toujours à évaluer en fonction du type de public que l’on veut former.

Plus encore cette thèse nous oblige à repenser la question du rapport au savoir comme élément déterminant dans la transmission des connaissances.

Le rapport au savoir n’est pas la simple juxtaposition et d’échange entre une offre et une demande de savoir sociologiquement déterminée. Elle entretient justement un rapport avec soi-même, les autres, le monde et le sens qu’on lui accorde. Ce rapport relève d’une approche de la complexité du phénomène humain qui n’élude pas l’affectivité, le regard sur soi-même, l’accueil de l’aide d’autrui et le besoin de reconnaissance.

Sous l’angle du formé, le sens, examiné le plus simplement possible, s’évalue en terme de finalité, de signification et de corporalité et se construit au sein d’une expérience risquée avec les autres pour trouver une nouvelle cohérence à la vie.

Sous l’angle du formateur, il suppose une écoute active et sensible et une compétence dans l’accompagnement intelligent au sein d’un dispositif pédagogique inventif.

Sous l’angle du contenu de la formation, il implique une acceptation d’un savoir pluriel, multiréférentiel, susceptible d’engager la personne dans un questionnement transformateur d’elle-même et du monde.

La véritable connaissance n’apparaît, en fin de compte, que lorsque les savoirs pluriels accumulés et activés ont été filtrés par le formé lui-même pour un tirer, dans son for intérieur, au cœur de sa pratique individuelle et sociale, une « substantifique moelle » (F.Rabelais) qui n’exclut pas l’interrogation à la fois sur le manque de sens possible et sur l’au-delà de tout sens intramondain.

Les parties de la thèse qui concernent à la fois les femmes-relais et les maîtresses de maison m’ont, en particulier, intéressé au plus haut point.

Les femmes-relais acceptent de jouer le jeu de la résilience et de la médiation. Elles refusent d’être envahies, encasernées dans la fatalité de leur condition économique et sociale. Elles cherchent à construire une activité qui fasse sens, non seulement pour elles, individuellement, mais pour les autres.

Les maîtresses de maison nous montrent un métier, en fin de compte, qui demande une pluralité de compétences essentielles : savoir écouter et être, savoir mettre en confiance, assumer la fonction d’éducatrice au quotidien face à des jeunes gens parfois difficiles, accepter de jouer le rôle de mère lorsque l’occasion se présente, développer, au jour le jour, une présence humaine qui n’est pas simplement un simulacre habituel mais une réalité vivante. Elles me rappellent le rôle de « la mère » dans le foyers du compagnonnage. Au cours de son périple, le jeune apprenti qui suit son « tour de France » professionnel trouvera partout une maison de compagnons. Dans chaque ville d’étape, il est reçu dans une maison d’accueil, la cayenne ou « chambre », tenue par la « mère » ou « Dame hôtesse » : à la fois aubergiste et surveillante des mœurs, la mère est, elle aussi, initiée selon des rites particuliers. Une rigoureuse discipline est imposée aux résidents, et le conseil des « anciens » veille soigneusement sur la conduite et la moralité des compagnons.

Les statuts des Devoirs proscrivent la négligence vestimentaire aussi bien que la malhonnêteté. L’organisation du tour de France ne procure pas seulement à l’ouvrier un foyer et un travail rétribué, il lui fournit aussi le moyen de se perfectionner dans son métier. L’enseignement supérieur dispensé chez la mère est destiné à le rendre capable de faire, s’il le désire, son chef-d’œuvre. Dans cet esprit, la « maîtresse de maison » est une collègue de la « mère » des cayennes.

La thèse de Malini Sumputh, au final, est une première marche sur la voie de la recherche. La chercheuse encore jeune s’est confrontée assidument au savoir académique, si éloigné de sa culture d’origine. Elle nous fournit les résultats de son travail, au plein sens de ce terme, à la fois souffrance et plaisir de l’œuvre accomplie. Je la félicite pour cet accomplissement car nous savons tous - nous les directeurs de thèse – que rares sont ceux et celles qui terminent une thèse pourtant bien commencée plusieurs années auparavant. Mme Malini Sumputh elle a été jusqu’au bout et peut en être fière. Je l’encourage vivement à continuer à aller encore plus loin dans la voie universitaire.

À l’issue des délibérations du jury, Mme Malini Sumputh a été jugé digne du grade de docteur en Sciences de l’éducation de l’université Paris 8 avec la mention "très honorable" à l’unanimité du jury.

Jury

Jacques ARDOINO (Professeur honoraire, université Paris 8), René BARBIER Professeur émérite, dir.thèse (université Paris 8), Hélène BÉZILLE, Professeur (université Paris 12) , Alain COULON, Professeur (université de Paris 8 )
Florence GIUST DESPRAIRIES, Professeur (université de Paris 7)
Gaston PINEAU, Professeur Emérite (université François Rabelais de Tours)


Photo : jury de la thèse de Malini Sumputh

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