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L’An 2012, la fin du monde et le mythe de l’Arche de Noé

jeudi 29 novembre 2012, par René Barbier

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Dans peu de temps, la Terre va-t-elle s’ouvrir comme un fruit mûr et s’effondrer sur elle-même, déjà pourrie par un capitalisme sauvage et mondial ? La prophétie des Mayas va faire la une des journaux. L’imaginaire va bon train et profite comme toujours aux plus riches et aux plus dominants. Après le siècle le plus barbare de l’histoire de l’humanité (le XXe siècle), le XXI° siècle après une décennie nous propose une vision tragique de notre condition humaine, avec cette prophétie, simple métaphore de la forme du "vivre ensemble" façonné par un libéralisme sans foi ni loi.

Les êtres humains sont embourbés dans l’imaginaire comme des mouettes dans une nappe de mazout. Depuis l’origine des religions, l’Apocalypse toujours annoncée et sans cesse retardée, alimente les fantasmes de destructivité que l’homme porte en lui en guise de manifestation très réelle de sa pulsion de mort. L’anthropologue Erich Fromm, en son temps, l’a bien montré dans son livre "la passion de détruire" [1]

Avec un film qui vient de sortir nous assistons à une formidable métaphore de notre angoisse politico-économique actuelle et de notre "manque à être" en tant que citoyens du monde. Il s’agit du long métrage américain réalisé par Roland Emmerich, avec John Cusack, Chiwetel Ejiofor, Amanda Peet, Pour son troisième long-métrage post-apocalyptique (après Le Jour d’après et Independance Day), le cinéaste allemand offre une relecture musclée de l’arche de Noé.

Un film d’une valeur de 200 millions de dollars. Film catastrophe qui semble conçu pour battre tous les records - avec fissuration des continents, avalanches d’astéroïdes, brûlant les villes, et un tsunami jetant un porte-avions sur la Maison Blanche.

Synopsis : Les Mayas, nous ont transmis une prophétie : leur calendrier prend fin en 2012, et notre monde aussi. Lorsque les plaques tectoniques se mettent à glisser, provoquant de multiples séismes et détruisant Los Angeles au passage, Jackson Curtis, romancier, et sa famille se jettent à corps perdu, comme des millions d’individus, dans un voyage désespéré. Tous ne pourront pas être sauvés...

La société maya fleurit en Amérique centrale entre les années 200 et 900. Elle est célèbre pour sa planification urbaine, ses pyramides, son écriture, ses mathématiques et son astronomie. Le cœur de cette civilisation se situait dans ce qui est aujourd’hui le sud du Mexique et l’État voisin du Guatemala.

L’histoire a commencé par prétendre que Nibiru, une planète supposée découverte par les Sumériens, est dirigée vers la Terre. Cette catastrophe avait été initialement prévue pour mai 2003, mais comme rien ne s’était passé, la date de fin du monde a été avancée à décembre 2012. Ces deux fables sont liées à la fin supposée de l’un des cycles dans le calendrier maya antique, au solstice d’hiver en 2012 - d’où la date prévue de fin du monde du 21 décembre 2012.

La Terre a toujours été soumis à des impacts de comètes et d’astéroïdes, bien que les grands succès soient très rares. L’impact important dernier il y a 65 millions d’années a conduit à l’extinction des dinosaures. Aujourd’hui, les astronomes de la NASA réalisent une enquête intitulée l’Enquête Spaceguard pour traquer des astéroïdes proches de la Terre longtemps avant qu’ils ne la touchent. Mais il n’existe aucune menace d’astéroïdes aussi grand que celui qui a tué les dinosaures.

Un film politiquement correct : Une scène de 2012 devait montrer des musulmans, priant à la Mecque, être balayés par un des tsunami, mais le réalisateur Roland Emmerich décida de la retirer du montage final. Il déclare lors d’une interview "je ne voulais pas provoquer une fatwa et vivre avec des gardes du corps jusqu’à la fin de mes jours. Franchement ça ne valait pas le coup. Ce n’est que du cinéma."

Par ailleurs, dans le film 2012, le Président des Etats-Unis est joué par Danny Glover, mais il n’en a pas toujours été ainsi. A l’origine, le scénario prévoyait une "présidente" pour diriger les Etats-Unis pendant l’Apocalypse, mais devant les résultats des primaires des élections présidentielles américaines, Roland Emmerich et Harald Kloser ont été obligés d’admettre qu’un changement de sexe s’imposait pour ce personnage, afin d’être plus proche de la réalité.

La terre implose dans le film sous l’effet d’une mutation des neutrinos, ces particules élémentaires sans masse qui d’ordinaire traversent la matière sans effet.

Les astrophysiciens nous disent que nous sommes bombardés en permanence pas ces flux de neutrinos dans notre univers :

une supernova de 1987 située à 150 années-lumières nous en envoie 15 milliards en 10 secondes ; nous en avons dans notre corps, issus du Big Bang près de 20 millions ; le soleil lui envoie 65 milliards par centimètres carrés et par seconde !! [2].

Dans le scénario du film il y a mutation des neutrinos qui interfèrent désormais avec les autres particules sur terre. Cela produit un réchauffement accéléré du coeur en fusion de la terre et son implosion imminente en quelques années.
Evidemment seuls quelques politiques et scientifiques sont dans la connaissance du fait.

Le jour de la sortie du film, la NASA a publié un lien sur son site où des scientifiques expliquent, au travers de questions/réponses, pour quelles raisons tout les fantasmes de "fin du monde" le 21 décembre 2012 sont faux. Ouf ! si les scientifiques nous le confirment…

Le premier scénario de Roland Emmerich prévoyait que le spectateur ne suive que des personnages ordinaires, n’ayant aucune connaissance particulière des catastrophes qui se produisent. Mais il a admis très vite qu’il était impossible de traiter un cataclysme de l’ampleur de 2012 sans parler des mesures extraordinaires que prennent les gouvernements.

Les chefs d’état décident alors de faire construire trois grandes arches (de Noé) en Chine, avec l’aide financière des capitalistes les plus riches du globe, et les plus véreux, qui, ainsi, pourront sauver leur peau.

Le film est à grand spectacle. À la fin tout s’effondre partout, les milliers de twin towers, des villes entières, des continents, sombrent dans les océans qui recouvrent notre terre. Seule émergent l’Afrique (comme c’est bizarre, aujourd’hui, alors que ce continent est littéralement abandonné par les puissances économiques de la planète) qui s’est surélevé d’un millier de mètres et le haut de l’Everest.

Evidemment, l’idéologie made in USA est toujours là, avec un président (noir) qui se sacrifie et des héros (savants) qui vont sauver l’espèce humaine avec quelques centaines de milliers de personnes au sein de ces arches grandioses ultra sophistiquées qui flottent tant bien que mal à la surface des eaux tumultueuses du déluge.

Comme l’a dit le réalisateur Roland Emmerich en répondant à la question " Pourquoi, selon vous, voit-on sortir autant de films catastrophes post-apocalyptiques, ces temps-ci ?"

Je pense que tout cela est intimement lié à un certain pessimisme ambiant. Nous vivons des temps incertains, plus sombres. Les gens ont tendance à être moins naïfs, moins innocents. J’ai pris conscience de cela en voyant Je suis une légende, la troisième adaptation du roman de Richard Matheson. J’ai eu le sentiment qu’une nouvelle vague de films post-apocalyptiques était en train de submerger les écrans. Je crois que ça a à voir avec l’esprit de nos sociétés. (…)Dans mon film, le discours scientifique n’est présent que pour rendre plausible l’action. Prenez les neutrinos et leur mutation déclenchée par des orages solaires. Le temps d’une explication donnée par un scientifique, les spectateurs doivent y croire. C’est l’essentiel. (Le figaro.fr, Propos recueillis par Olivier Delcroix ,12/11/2009)

En vérité ce film n’est que la métaphore de notre "vivre-ensemble" contemporain.
« Comme d’habitude, la fin du monde sera reportée », prophétise Wiktor Stoczkowski, chercheur au laboratoire d’Anthropologie sociale de l’EHESS, dans le magazine Sciences et Avenir (novembre 09).
En outre, ajoute l’historien André Vauchez : « les visions apocalyptiques chrétiennes et judaïques n’avaient pas pour finalité le catastrophisme. Elles aspiraient à l’avènement d’une nouvelle ère de justice et de paix, qui succèderaient à une période de violences, censée faire table rase du passé. Pour ces sociétés, l’Apocalypse devait permettre un changement radical de la société ». Mais, à l’inverse, le magazine Sciences et Avenir dénote à juste titre, que 2012 ne nous offre pas vraiment de lendemains qui chantent.

Si la terre risque d’imploser, ce n’est pas par l’effet des neutrinos mais par celui de notre inconscience et de notre égoïsme d’Occidentaux et de nantis. Les petites tergiversations des membres du G20 sur ce qu’il faudrait faire pour réduire le réchauffement climatique et répartir autrement les ressources naturelles ne sont que des agitations de polichinelles face à l’urgence écologique en ce siècle.

L’apocalypse n’est pas le fait d’un événement extérieur mais de notre volonté de maîtrise et de capitalisation des biens de ce monde, c’est à dire de notre système dit libéral de vivre ensemble. Ce monde est celui des inégalités de plus en plus accentuées et du règne des puissants dans l’inconscience généralisée des conséquences économiques, sociales et culturelles.

Les chercheurs en écologie politique (car peut-il exister aujourd’hui une écologie qui ne pose pas le problème politique ?) comme Pierre Rahbi, ont depuis longtemps insisté par revoir notre mode d’existence collective et notre "devenir et vivre ensemble" au niveau planétaire. La question d’une décroissance durable et régulée (décroissance ici et croissance acceptable là), tenant compte des données actuelles du développement économique au niveau mondial, devient une évidence, excepté pour les quelques savants têtus et aveugles qui veulent se faire un nom en politique et qui continuent à nous raconter des sornettes.

Si j’avais la chance d’être l’un des protagonistes du film de 2012, sauvé in extremis dans l’une des ces arches, quel est le seul livre que j’ emporterais ?
Pas un livre de sciences humaines et sociales, ou de sciences, pas un livre se philosophie, pas un livre de religion (ni la Bible, ni les Evangiles, ,ni la Tao te King, ni la Thorah, ni le Coran, ni le Livre des morts tibétains ou égyptiens), pas même un livre de poésie, mais celui d’un sage, Jiddu Krishnamurti, un très rare livre écrit de sa main, les "Carnets" [3].

Je pourrais ainsi méditer sur la beauté de "feu notre Terre" et sur la source première de connaissance dont nous pouvons prendre conscience lorsque notre cerveau dans sa tranquillité fondamentale, en a fini avec ses ruminations incessantes d’avidités et de désirs d’accaparement et de maîtrise physique et symbolique sur les autres et le monde.

À l’origine

Un autre film sorti à la même date "à l’origine" réalisé par Xavier Giannoli avec François Cluzet, Emmanuelle Devos, Gérard Depardieu, nous fait réfléchir autrement.

Synopsis : Philippe Miller est un escroc solitaire qui vit sur les routes. Un jour, il découvre par hasard un chantier d’autoroute abandonné, arrêté depuis des années par des écologistes qui voulaient sauver une colonie de scarabées. L’arrêt des travaux avait été une catastrophe économique pour les habitants de cette région. Philippe y voit la chance de réaliser sa plus belle escroquerie. Mais son mensonge va lui échapper.

"À l’origine" est la métaphore inverse de 2012. Ici la catastrophe de vient pas de l’espace mais de l’entreprise de travaux publiques qui avait donné de l’espoir à toute une région frappée par le chômage. Du jour au lendemain, devant le conflit avec les écologistes, elle ne discute pas, elle quitte les lieux, délaisse l’autoroute à construire et s’en va ailleurs, sans prévenir. Les entreprises annexes alentour délocalisent et ferment leurs portes. Le chômage reprend de plus belle avec son cortège de petits boulots aléatoires et mal payés. Arrive alors un drôle de d’individu.

Un escroc qui a l’habitude jusqu’à présent de jouer avec son téléphone et d’utiliser la renommée des puissants pour ses combines. Cela lui a réussi mais là, il est pris sans le vouloir dans un engrenage : celui de la reconnaissance sociale et du sens du travail pour les êtres humains. Il va découvrir la solidarité, l’amour, et la réalisation de l’oeuvre à accomplir.

Il se refuse à jouer son petit jeu de dupe habituel et à gruger les ouvriers et les employés qui lui ont fait confiance. Il travaille à leur côtés. Ensemble ils vont terminer l’autoroute par tout un réseau d’embrouilles inhérentes à la société libérale elle-même.

Evidemment, il sera pris par la police à la fin. Comme c’est issu d’une histoire vraie, le véritable escroc au coeur généreux a fait 5 années de prison. Quand il est sorti il a disparu sans jamais révéler les raisons de son action. Mais l’autoroute a été terminée, les ouvriers rémunérés et les petites entreprises locales payées. Un peu du "Principe espérance" du philosophe Ernst Bloch s’est concrétisé dans cette aventure humaine que bien des managers d’aujourd’hui devraient méditer.


[1Erich Fromm, 1975, La passion de détruire. Anatomie de la destructivité humaine, Paris R. Laffont

[2De quoi est fait l’univers ?, dossier Pour la science, janvier-mars 2009

[3J.Krishnamurti, 1988, Carnets, Monaco Editions du Rocher

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