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André Comte-Sponville, mon ami spirituel

jeudi 21 février 2013, par René Barbier

Je ne connais pas personnellement André Comte-Sponville et pourtant je le considère comme mon ami spirituel.

Qu’est-ce qu’un "ami spirituel" : c’est une personne dont on se sent en connivence sur le plan des "choses de la vie" et de leur radicalité, le sens profond qu’elles expriment dans leur déroulement d’existence.

Un jour que je voulais demander à cet auteur de venir nous parler du sens de la vie, un responsable me dit "surtout pas lui, il crache sur notre institution !"

Sans doute cette personne estimable avait-elle raison. Peut-être avait-elle tort ? Je me méfie toujours des jugements à l’emporte-pièce sur la qualité d’un être humain considéré d’emblée comme le dernier des derniers ou le plus lumineux des hommes en matière de morale. De certains amis intimes, je peux dire qu’ils sont des "gens de bien" comme je pouvais le dire de mon père sans pour autant les qualifier de "purs". Je me méfie d’une insistance fougueuse sur la pureté. Elle me paraît méconnaître l’ombre que nous portons au secret de nous-mêmes dans les recoins de notre inconscient.

J’avoue que je ne sais rien de l’homme "Comte-Sponville". Il n ’est pas de mes intimes et je ne l’ai jamais rencontré. Mais je n’ai également jamais rencontré Jiddu Krishnamurti et pourtant ce sage est devenu pour moi dès mes vingt-cinq ans une figure de référence pour mon devenir humain.

Alors pourquoi André Comte-Sponville fait-il partie de mes auteurs intérieurs, comme les contemporains Edgar Morin, Pierre Hadot, Paul Ricoeur, Robert Misrahi, Nicolas Go, Marcel Conche, Cornelius Castoriadis, swami Prajnanpad, Pierre Rabhi, Hubert Reeves, Albert Jacquard, Jean-Marie Pelt, Michel Maffesoli et quelques autres ?

Il me semble que ce que j’estime chez André Comte-Sponville, avant tout, c’est son art d’écrire simplement mais avec une profondeur qui retentit en chacun d’entre nous. Il fait partie de ces philosophes authentiques qui écrivent en tenant compte de leurs lecteurs et qui refusent de s’inscrire dans une étroite élite d’herméneutes.
Sur ce plan il est proche de son ami Luc ferry, philosophe tout à fait estimable, mais qui, pour moi reste marqué par sa classe sociale plus d’appartenance que d’origine et son orientation politique de droite. Durant les dernières élections présidentielles, Luc Ferry votait Sarkozy et André Comte-Sponville Segolène Royal.

J’apprécie la manière dont André Comte-Sponville parle de lui-même, sans excès, mais également sans faux-fuyants. Dans un entretien publié par "le Monde des religions" de novembre-décembre 2006, il nous livre que son enfance a été marquée par un père autoritaire et une mère dépressive qui se suicidera et dont il portera la trace mélancolique longtemps, tous deux catholiques sans réelle participation religieuse. La philosophie l’aidera à s’en sortir.

Le jeune André Comte-Sponville, adolescent, était dotée d’une foi ardente qui l’a fait s’engager dans la vie sociale et politique du côté des révoltés de mai 1968. Plus tard, en tant que père de deux fils, il a compris qu’il fallait bien, parfois, savoir dire non, sans pour autant sombrer dans un autoritarisme forcené.

André Comte-Sponville, par son enfance chrétienne, est loin de moi. J’ai été élevé dans une famille populaire absolument athée, à la fois communiste et libertaire, dans laquelle la religion était "l’opium du peuple". Cependant, André Comte-Sponville estime Pascal comme moi. L’auteur des "Pensées" fut pour moi un révélateur de la dimension spirituelle comme expérience vécue. André Comte-Sponville, comme Luc Ferry d’ailleurs, se veut "fidèle" à la tradition judéo-chrétienne de l’amour et des valeurs les plus hautes du christianisme. C’est le concept de gratitude qui peut nous faire comprendre cette attitude à l’égard de la tradition. Cela ne veut pas dire un manque de lucidité à l’égard des dégâts causés par l’organisation guerrière de l’Eglise dans l’Histoire, bien au contraire.

Ce ne veut pas dire également une reconnaissance d’une croyance en Dieu. André Comte-Sponville se déclare, après réflexion soutenue, comme un philosophe absolument athée. Il a la modestie de dire que son attitude philosophique est de l’ordre de la croyance et non de la vérité scientifique. Mais c’est l’aboutissement de sa pensée et il s’en tient là.

Une telle posture ontologique ne signifie aucunement une castration de l’âme. Il revendique bien haut son droit à la spiritualité et à la mystique laïques.
Il y a quelque chose à reconnaître en soi-même dans le simple fait de vivre, d’être au monde, de ressentir, dans le silence intérieur, la beauté de la vie qui s’ouvre sur une sorte de dépassement, d’ouverture à un plus être intramondain.

Nicolas Go nous parle à cet égard de la méditation silenciaire du devenir-sage, comme une sorte d’aboutissement de la méditation silencieuse du philosophe.
André Comte-Sponville nous propose quelques signes de cet étonnement d’être en vie dans le banal et le quotidien dans son livre "l’esprit de l’athéisme".

J’ai grandement fait connaître cet ouvrage à mes étudiants et à mes amis. J’ai bien senti qu’il correspondait à l’esprit de notre époque qui refuse à la fois l’inscription dans le carcan institué des religions et l’absence de spiritualité vécue.

Depuis longtemps intime de la sagesse de Krishnamurti (que André Comte-Sponville connaît mieux qu’aucun autre philosophe contemporain), j’ai appris à vivre selon cette spiritualité laïque de tous les jours pour laquelle l’attention vigilante à ce qui est féconde sans cesse l’intention projective à ce qui viendra et non l’inverse. Ma famille a d’ailleurs eu et à encore du mal à comprendre mon état d’esprit à cet égard et, sans doute, mon comportement dans le quotidien. Mais, je pense que André Comte-Sponville peut saisir ce que cela veut dire en profondeur.

Le champ de la gratitude et de la poésie me rendrait peut-être différent de cet "ami spirituel". Ma gratitude va plus sans doute vers l’histoire sociale des hommes et femmes qui ont marqué par leur dévouement la lutte incessante contre l’injustice et l’oppression sociale et politique : les Karl Marx, les Eugène Varlin, Les Louise Michel, les Sébastien Faure, les Élisée reclus etc. comme aussi les poètes Paul Éluard, René Char, René Daumal, Eugène Guillevic, René Guy Cadou, Octavio Paz, Roberto Juarroz, Antonio Porchia etc.

Plus que le discours philosophique nécessairement conceptuel, l’épreuve sensible et poétique de la réalité me semble l’expression privilégiée aujourd’hui de cette sagesse laïque que j’appelle de mes voeux.

Écoutez les conférences en ligne de André Comte-Sponville

et surtout cette vidéo d’une heure

Messages

  • Bonjour René,

    Avec toujours beaucoup d’intérêt je visite les pages de votre site.

    Si j’apprécie vos références citées, je suis un peu triste de ne trouver que peu voir aucune référence féminine. Bien des femmes philosophes, écrivaines féministes... ont permis par leurs pensées, et actions acquis, changement, prises de conscience, avancées... et mériteraient ô combien d’être citées voir étudiées !

    Bien cordialement.
    Martine Guenneau

    • Je suis d’accord avec vous. Je trouve aussi que les femmes ont joué et jouent encore un rôle important dans notre compréhension du monde. Dans le domaine philosophique et de sagesse, notamment, avec Hannah Arendt, Julia Kristeva, Marie-Madeleine Davy, Ma Ananda Moyi etc. sans compter toutes celles qui ont joué un rôle dans la conscience révolutionnaire comme Louise Michel et bien d’autres.

      Croyez bien que j’ai toujours à l’esprit leur apport essentiel, et plus particulièrement dans la constitution de la dynamique de ma sensibilité et de ma conscience écologique. Mes références livresques sont sans doute trop étriquées et j’en prends acte par votre critique.

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